Le rayon du fond


[Dimanche 2 décembre]
Recettes pour se débarrasser correctement de l'automne

Une collègue de Lettres m'a récemment fait découvrir un poème de Francis Ponge que je ne connaissais pas : " La Fin de l'automne ". Il commence par ce trait de génie : " Tout l'automne à la fin n'est plus qu'une tisane froide. "


Les premiers sens entendus par M. Ponge mis à part, cette phrase a particulièrement résonné en moi : il n'y a rien de plus glaçant pour le corps et l'esprit, à part un radiateur froid, qu'une tisane froide. Et le mois de novembre y ressemble tout entier.

Alors voici, parce qu'il est grand temps de déclencher la chasse aux Détraqueurs et à l'ambiance flaubertienne, quelques recettes pour se réconforter.

Un fondant au chocolat à tester

Je mélange ici deux recettes que j'adore, et qui s'accompagneront très bien d'un thé aux épices.

200g de chocolat noir
150g de beurre (+ une noix pour le moule)
75g de sucre (inutile d'en mettre moins, je diminue moi-même la dose)
2 cuillères à soupe de farine (+ une pincée pour le moule)
4 œufs
100g de quinoa soufflé (pas facile à trouver, à part en magasin bio, mais le résultat est plaisant, en garder un peu de côté pour la dernière étape avant de mettre au four)


Préchauffer le four à 180°C.
Faire fondre ensemble le chocolat et le beurre.
Séparer les jaunes et les blancs des œufs. Avec les jaunes, mélanger le sucre, le beurre et le chocolat fondus et la farine.
Monter les blancs en neige ferme. Les incorporer délicatement au reste du mélange.
Incorporer le quinoa soufflé.
Beurrer un moule à cake et répartir dans le fond la pincée de farine. Verser le mélange dedans.
Verser le reste de quinoa soufflé sur le dessus de la préparation pour l'esthétique.
Faire chauffer le tout pendant 25 minutes. Tester avec un couteau propre : la pâte doit à peine y rester accrochée quand vous le plongez dedans.

Pour aller plus loin

Préparez-vous deux bouillottes : une pour les pieds, une pour les reins.
Enfilez une grosse paire de chaussettes dépareillées.


Installez-vous à côté d'un chat.

Lisez un recueil de Francis Ponge, Les Fleurs du Mal de Baudelaire ou Du Côté de chez Swann de Marcel Proust.

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[Dimanche 30 septembre]
Sept raisons de regarder d'apprendre par cœur Avatar, Le Dernier maître de l'air, par Michael Dante DiMartino et Bryan Konietzko

1. L'aventure

Toute l'atmosphère de la série repose sur ce sentiment enthousiasmant de l'action, des affrontements épiques, des combats chorégraphiés, des courses poursuites, des décors multiples...


Viendra bientôt une série live-action, qui a déjà promis de ne pas rééditer les erreurs de M. Night Shyamalan, comme le white-washing. Mais je suis encore malgré tout très dubitative sur ce que cela peut donner. Le dessin animé permet en effet de justifier un certain nombre de choix esthétiques qui ne passeraient pas en " vrai " : la physique de l'univers qui fait que personne ne meurt même après s'être ramassé une tonne de cailloux ou d'eau dans la figure ou les capacités physiques de tous les personnages par exemple.

2. L'humour

Avatar TLA réussit le pari de ne pas tomber dans le comic-release facile. Chaque personnage est tour à tour grave et dramatique puis drôle ou ridicule. Tout le monde a le droit à sa réplique cinglante, son heure de gloire, ses moments de gêne. Les inspirations manga de l'animation permettent un certain nombre de mimiques type de l'étonnement, de la peur exagérée, du dégoût... Bien sûr, on n'est pas mort de rire, et ce n'est pas fait pour ça, mais c'est assez pour faire pétiller les dialogues et rendre les échanges crédibles.

3. Le bestiaire

Toute la créativité de la série trouve sa quintessence dans les animaux. A l'exception de Momo et Appa, ils sont plutôt présents en arrière-plan, mais ils accentuent toute la profondeur de l'univers dans lequel évolue les personnages. Chaque espèce est la combinaison de deux ou trois races réelles, nous montrant ainsi des canards-tortues, des pingouins à quatre ailes, des caribous gros comme des immeubles et des tortues-lions.


Et puis il y a des dragons (spoiler-alert !). Parce que toute bonne série a besoin de dragons. J'attends d'ailleurs toujours ceux de Downton Abbey.

4. Toph

Existe-t-il un meilleur personnage au monde qu'une gamine aveugle qui est tellement badass qu'elle a créé une discipline de contrôle d'élément toute seule, peut voir grâce à ses pieds, a dépassé les capacités de son propre maître à l'âge de douze ans, et est choisie en entraînement pour incarner le boss ultime ?



5. Les personnages sans pouvoir

Alors bien sûr, chaque fois que je vais à la piscine, je voudrais être un waterbender, chaque fois que je me mets en colère, j'ai des envie de cracher du feu, et même si je ne suis pas spécialement attirée par les deux derniers éléments, maîtriser la lave, le métal ou pouvoir voler, ça en jette.
Mais j'arrive à envier aussi le style des guerrières kyoshi, l'agilité de Ty Lee (ça va ensemble), l'arme de Sokka (l'épée, pas le boomerang) et la férocité de Mai. Chacun et chacune a quelque chose à apporter et est un adversaire à ne pas sous-estimer.

6. Zuko (et son oncle)

C'est un peu notre drama-queen préférée de la série. Tout le développement du personnage, de ses conflits intérieurs, de ses revirements en font un des méchants les plus intéressants. On souhaite le voir aux côtés d'Aang dès leurs premiers échanges au Pôle Sud.


Bien sûr, il ne serait pas aussi intéressant sans sa relation avec Iroh, qui fait preuve d'un dévouement sans faille, et est toujours là pour l'entraîner / le défendre / le soigner / le ramener...
Mes deux seuls regrets ? Premièrement son choix à Ba Sing Se : il aurait dû rejoindre la team Avatar bien plus tôt, dès le début de la saison trois. J'ai toujours du mal à comprendre ce brusque revirement. Deuxièmement qu'il ne finisse pas avec Katara. Mais bon, on ne peut pas tout avoir.

7. Les relations entre les personnages

J'adore les histoires d'amitié. Je crois que c'est aussi ce qui m'a tellement plus dans Harry Potter. Et dans Naruto. J'aime ces histoires où l'éducation partagée sur plusieurs années ou bien l'adversité commune font que les personnages en viennent à s'attacher aux autres au point de se protéger quoi qu'il arrive, et deviennent plus forts de par leur union.

Plus que l'aventure elle-même, c'est l'aventure commune, les combats en équipe qui sont tellement enthousiasmants dans Avatar.

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[Dimanche 1er juillet]
Buffy contre les vampires, de Joss Whedon (XXe-XXIe)

Découverte tardive

En 1997, j'étais encore à l'école primaire. Même si la Trilogie du Samedi n'était pas programmée la veille d'un jour d'école, je ne pouvais pas regarder la télévision suffisamment tard pour discuter le lundi matin des aventures de Buffy, Willow et Xander. J'ai commencé à regarder M6 avec Charmed, plus tard.


Evidemment, après toutes ses années, j'avais quand même réussi à me faire spoiler un certain nombre de rebondissements. Je savais que Willow ne resterait pas éternellement avec son loup-garou, qu'Angel allait partir protéger Los Angeles... J'avais même eu droit à un faux spoiler, car on m'avait présenté l'épisode de l'hôpital psychiatrique comme étant le twist final de la série.

Où il est démontré que les effets spéciaux ne font pas tout

Si la série sur les trois sœurs sorcières a pris un sacré coup de vieux, en revanche, la tueuse de vampires n'a pas pris une ride. Même pour des adultes des 2010's, c'est une excellente série, CQFD - ce qu'il nous faut démontrer.


Pourquoi ? Parce que les effets spéciaux de la première saison ne sont pas à la cheville des premiers de Charmed. En revanche, ses dialogues pétillants de vivacité et d'humour, et ses scénarios bien ficelés, qui rendent les personnages extrêmement attachants, sont intemporels. Alors une fois passé les monstres en carton-pâte de la première saison, on reste pour les réparties de Buffy, pour la mignonnitude de Willow et l'extraordinaire normalité de Xander.
Sans oublier son merveilleux générique : même dans les récents, qui ont suivi la ligne créatrice du Trône de Fer, j'en connais peu qui lui arrive à la cheville.

Malgré tout, s'ils refont une série sur des sœurs sorcières, je n'ai pas vraiment envie de voir renaître Buffy contre les vampires. Parce que justement la série originale était d'une très grande qualité, parce que je me suis trop attachée aux personnages, je ne pourrai pas voir une nouvelle génération à l'écran, incarnée par d'autres acteurs. Je ne pourrais pas m'empêcher de comparer, et de râler : " C'était mieux avant... "

Interprétations d'adulte

Si j'avais découvert Buffy à l'école ou au collège, comme nombre de mes camarades, je me serais évidemment identifiée au trio d'ados, et notamment à Willow, qui était un peu moi à son âge.
Ayant vu la série pour la première fois après avoir commencé à enseigner, je suis naturellement devenue fan du personnage de Giles. A onze ans, j'ai attendu ma lettre de Poudlard. Il me reste jusqu'à mon départ à la retraite pour découvrir qui est la tueuse de cette génération. Mon autre grande tragédie est que mes élèves actuels ne connaissent pas : je me censure donc plein de références à la série quand je voudrais plaisanter en cours.


Par ailleurs, je crois que je n'aurais pas été aussi sensible à dix ans à la confusion des rôles jolie fille / monstre / prince charmant que je ne l'ai été quand j'ai découvert la série. Buffy était un modèle pour les adolescentes que je trouve assez en avance sur son temps, même pour les années 90. Ajoutons-lui Fantômette et Hermione Granger, et on devrait obtenir des jeunes filles épanouies et battantes.


Il faut enfin dire que j'ai découvert Buffy après avoir mis un pied dans la culture geek. C'est avec un œil de rôliste que j'ai assisté aux aventures des lycéens de Sunnydale. De fait, Drusilla restera pour moi l'éternel archétype du Malkavian de Vampire la Mascarade.


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[Lundi (oups !) 14 mai]
Je ne suis pas la seule à dépoussiérer...


Si la vidéo n'est pas du tout " mon " format (je ne me sens pas à l'aise à l'idée de me montrer à l'écran et je n'ai pas les compétences de tournage / montage / découpage), d'autres font ça très bien, sur des sujets proches des miens.

Les littéraires

En lien avec ma section " cours et animation ", je peux vous recommander l'excellente chaîne Le Mock. Redek (et Pierrot aussi !) brosse des sujets et balayent (le problème d'accord est volontaire) des œuvres que j'aborde en cours régulièrement, pour les mettre en lien avec l'actualité et la culture pop'. Ils font aussi de la mise en voix de textes, qui se savourent les yeux à demi fermés, comme on pouvait écouter de la poésie dans les salons du XVIIe.


Les vidéos peuvent très bien se visionner pour réviser ou approfondir ses cours de français, mais je le recommande plus à des élèves de lycée : certains concepts sont encore un peu ardus pour des collégiens.

Si je devais classer une chaîne dans ma page " carnets de lecture ", je choisirais celle des filles de Miss Book. Sans spoilers, elles réussissent de très bonnes présentations et critiques d’œuvres littéraires en tous genres, dans des vidéos fraîches, dynamiques, plaisantes et très bien montées. Cela va de JK Rowling à Magyd Cherfi, en passant par Carole Martinez et Albert Camus. Elles font parfois des incursions en bande dessinée et en manga. Elles sont d'excellent conseil, en complément de votre libraire habituel.

Et les autres

Dans des domaines plus éloignés des miens, mais tout aussi intéressants Cyrus North et Charlie Danger tiennent aussi des chaînes qui méritent d'être consultées.


Le premier a démarré avec de la vulgarisation philosophique. Ses Coups de Phil' brossaient la pensée principale d'un auteur, avec humour et légèreté. Il s'est diversifié depuis, avec des vidéos de culture pop, des billets sur l'actualité, et surtout une deuxième chaîne, adressée aux élèves du secondaire qui préparent des examens.


La deuxième est plus spécialisée en histoire et en archéologie. Ses Revues du Monde nous font voyager dans le temps et l'espace, toujours sur des périodes fascinantes. Vous rêviez d'être Indiana Jones ou Sydney Fox ? Charlie Danger l'a fait. Comme les littéraires du Mock, elle se documente et explique très bien. Fun fact : c'est son vrai nom. Même des scénaristes de série n'auraient pas fait mieux.


Enfin, toujours en histoire, vous pouvez aussi aller rire devant Les Confessions d'histoire. Leurs vidéos sont peu nombreuses, mais extrêmement travaillées, tant sur le contenu que sur la forme. Les personnages historiques nous racontent leurs aventures, à la manière d'un reportage / confessionnal de télé réalité. Aliénor d'Aquitaine, César et Saladin comme vous ne les avez jamais vus. Mention spéciale pour la présentation de ce dernier : allez voir la vidéo rien que pour la langue, surprise garantie !


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[Dimanche 1er avril 2018]
J'ai acheté une liseuse numérique


Il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis.

Il était vraiment temps que je puisse avoir en permanence avec moi mes huit cent dix-sept livres, pour y accéder instantanément, où que je sois. Après tout, ça m'arrive souvent d'en finir cinquante-quatre pendant mon trajet en bus, et de me dire : " Merde, il me reste dix minutes de route, comment je fais ? " Et j'en avais assez aussi de ne pas trouver de librairie, où que j'aille en vacances (dernièrement Saint-Malo, l'Espagne et Carcassonne). Parce que, c'est quand même fou le nombre de villes, d'aéroports, de gares, sans librairie.


Et puis, les livres papier, c'est vrai que c'est encombrant quand même : quel confort de  pouvoir, d'une seule petite pression au bon endroit, éradiquer complètement ce texte pondu par un auteur, lorsque je n'ai plus envie de le lire ! Avant, avec le papier, j'avais des scrupules : non quand même, je ne vais pas brûler celui-là ou jeter celui-ci... Et trouver des repreneurs, c'était pas évident : il fallait appeler ses amis, marcher jusqu'aux bibliothèques ou aux librairies d'occasion... Avec le PDF, tout devient plus simple !  Grâce à la liseuse, j'ai pu doubler ma consommation de romans.
L'autre solution, bien sûr, pour se débarrasser de ses livres rapidement, c'était de lancer un appel sur les réseaux sociaux. J'y repenserai peut-être. Car, quoi de plus rapide que d'effacer un fichier, sinon de lancer une annonce à ses cent-deux amis Facebook. Sur l'ensemble, il y en aura bien un pour lire du Marc Musso.

Ma superbe Kindel, achetée sur Ahmazon, je l'emmène partout, même aux toilettes : c'est tellement mieux que le papier !

Elle est légère, élégante, parfaitement rectangulaire... Avec sa batterie qui dure deux ou trois semaines, je peux lire autant que je veux. Quand je pense que je n'ai même pas de quoi recharger mes exemplaires papier !

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Un article pour un article ? Bilan anticipé, à moins d'un an de blog

Ecrire pour la régularité

Il faut d'abord expliquer le pourquoi de cet article. Je suis dans un mois un peu difficile, avec un certain manque d'inspiration. Ecrire pour écrire m'embête, je tiens ce lieu numérique pour parler de ce qui me tient à cœur, mais pas pour parler de moi, donc faire grincer les violons sur mes déboires de blogueuse me met mal à l'aise. Mais voilà, comme je le disais en citant Romaric Briand, pour espérer être suivi sur Internet, il faut de la régularité. Alors, pas le choix : cette semaine doit sortir un article. Si cela ne vous intéresse pas, croyez-moi, je serai la première à comprendre. Je vous renvoie au premier commandement sur la page d'accueil.

A défaut, je fais un rapide bilan.

Mise en page, mon amour

Mon premier retour ? Je n'ai pas choisi le bon site ni la bonne interface. Je voulais quelque chose d'aussi facile à mettre en page qu'un blog, mais avec l'organisation d'un site Internet, et évidemment, le compromis ne fonctionne pas. D'autant que la mise en évidence de publication de mes nouveaux articles est très compliquée.
En plus, je me débats sans arrêt avec la mise en page, la taille de police de caractère qui change sur le résultat final sans que je comprenne pourquoi, les critères que j'avais choisis qui disparaissent... J'ai dû une fois retaper toutes les interviews qui s'étaient complètement désorganisées, et à l'heure où j'écris les lignes s'affichent même en décalé par rapport à ce que j'ai commandé au départ à la machine.
Il est possible que je fasse une refonte complète dans un avenir plus ou moins proche.

Interviewer 

Le deuxième enjeu le plus difficile est d'avoir une interview à faire paraître par mois. J'ai toujours peur de déranger les professionnels concernés, d'être trop exigeante, notamment sur les délais, de poser des questions maladroites... ça transforme ce travail en lutte contre moi-même pour ne pas faire l'autruche, et contacter, voire relancer, malgré tout.
 

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[Jeudi 30 novembre 2017]
Au-revoir Novembre

Laine du soir

C'est l'heure des amis et des éphémères. C'est l'heure des rires et des bruits de verre.
Et puis, quelqu'un rentre. Et notre bras, notre épaule atteint, sans nous, le tissu désiré.

Alors, notre regard cherche la fraîcheur : quand est-elle arrivée, invitée silencieuse du soir d'été ?

Ce n'est pas le vêtement qui nous réconforte, ce sont les frissons qui quittent notre corps, pour laisser place à la volupté.


Neige le matin

Je marche, il est sept heures du matin. Couverture de feutre sous mes pas.
Je marche, la ville est à moi. Murmure de la neige, silence de la rue.

Ce n'est plus l'aurore aux doigts de rose de l'été, mais la sérénité claire et calme de l'hiver poudré.

Je marche, je suis seule au cœur de la cité et la cendre des immeubles pâlit, la rumeur lointaine est restée assoupie.

La caresse piquante qui tombe autour de moi fige le crépuscule en blanc. Repoussées, les échéances de la vie. Je marche pour l'éternité.

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[Jeudi 28 septembre 2017]
Bienvenue à Poudlard, un jeu de rôle de Frédéric Sintès

Frédéric Sintès a sorti la semaine dernière son très attendu Démiurges, un jeu où la magie et l'alchimie testent les limites de notre moralité et de nos valeurs. La Cellule en parle, et vous pouvez vous le procurer ici.


Fabien Hildwein (il est en interview dans le rayon Conversation avec les Pros) m'avait dit un jour que Frédéric a une capacité incroyable à s'emparer des univers qui le touchent pour en saisir la substantifique moëlle, et en restituer tout l'esprit dans ses jeux de rôles. Que ce soit Miyasaki dans Prosopopée, Full Metal Alchemist dans Démiurges ou encore, de manière plus explicite, Harry Potter dans Bienvenue à Poudlard, il sait tirer le meilleur parti de ses inspirations.
Son jeu sur l'école de magie la plus célèbre du monde est donc l'objet de cet article, en annonce du mois d'octobre qui sera un mois spécial Harry Potter. Notre grand frère sorcier a en effet fêté ses vingt ans au printemps dernier, et quoi de mieux que la période d'Halloween pour lui rendre hommage ?

Un jour les Serdaigle sauveront le monde, mais pas demain, y a exam' de sortilèges

L'idée de Frédéric est partie d'un manque pour jouer avec ses proches : les jeux Harry Potter déjà existants faisaient vivre plein d'aventures, et lancer plein de dés, mais rien ne rendait un aspect pourtant important des livres de JK Rowling, à savoir la vie quotidienne à Poudlard. Il a donc cherché à créer un jeu qui équilibre scènes d'action magiques, et scènes de cours ou de glandouille.


C'est réussi, grâce à deux éléments de game design très élégants. D'abord, les joueurs ont des objectifs personnels à réaliser, certains en une année, soit une partie, et d'autres en plusieurs années, soit une campagne. Ces objectifs vont de remporter la coupe de Quidditch à devenir Auror, en passant par séduire son amour secret et être le meilleur de l'école en potions. Les joueurs vont devoir réclamer des scènes propres à ces objectifs, même s'ils n'ont pas de lien direct avec l'intrigue du MJ, pour pouvoir progresser dans leur réalisation tout au long de la partie.
Par ailleurs, j'ai parlé de scènes : celles-ci sont cadrées en alternance par le MJ et par les joueurs. Et elles sont rythmées par deux contraintes scolaires : l'emploi du temps et le calendrier. Les passages obligés comportent donc les cours, mais aussi les festins de Noël ou d'Halloween, les vacances de Pâques, les examens, etc. Glisser des éléments de l'intrigue dans ces scènes revient à les mêler à la vie quotidienne, voilà la bonne trouvaille de Frédéric.

Un jeu encore en développement... mais déjà très abouti

Frédéric n'est pas encore satisfait de son jeu, et en effet, on tâtonne encore un peu en tant que MJ, notamment pour la mise en pratique du canevas et de ses intrigues, ou pour la gestion des objectifs non réalisés en fin de partie.
Pour l'instant, ces objectifs non réalisés apportent des malus sur le combat final (vous avez remarqué vous aussi comment les grands méchants veillent à la bonne marche de notre scolarité, et attendent qu'on ait passé nos examens ?) contre l'adversaire principal.


Concernant la préparation des canevas, et l'insertion des indices sur l'intrigue donnés aux joueurs, Frédéric est revenu sur ses premières idées, suggérant une première scène d'intrigue en cinématique. J'ai eu personnellement du mal à gérer ce nouveau format sur mes propres parties, et j'ai plutôt mis en oeuvre une version bâtarde des deux façons de jouer proposées par l'auteur (la première étant l'alternance des scènes évoquée plus haut, avec une possibilité d'intervention des joueurs dès la première scène d'intrigue).

La version en l'état est jouable, avec quelques ajustements, mais elle satisfait déjà beaucoup les joueurs de ma campagne, qui en sont à leur troisième année.

Mon adaptation (spoiler alert)

Bien sûr, je ne parle pas des spoilers de l'histoire de JK Rowling (comment ? Dumbledore meurt dans Le Prince de Sang-Mêlé ?), mais des spoilers de mes canevas personnels. Joueurs de mes tables, actualisés ou contingents, s'abstenir.

Commençons par les éléments d'univers. J'ai profité des quelques zones d'ombre et angles morts de celui de JK Rowling pour ajouter des touches personnelles : pour leur troisième année, mes joueurs en campagne ont eu à choisir deux à trois options. En plus de celles des livres, j'ai ajouté initiation à la médicomagie (je trouvais que ça manquait à l'école des sorciers), et géopolitique de la magie. Le nom ennuyeux et pompeux de cette dernière cache un ressort d'intrigue : les joueurs sont actuellement dans l'année 1949, et le directeur Dippet veut renforcer les liens internationaux au sortir de la guerre de Grindelwald. Quoi de mieux pour cela que de faire étudier les relations internationales à ces étudiants, et surtout de leur fournir des attaches à l'étranger, dans les autres écoles de magie ? Mes joueurs ont donc eu à choisir un correspondant à Beauxbâtons, en vue d'un voyage scolaire qui aura lieu en quatrième année. Je suis presque sûre que Frédéric aurait fait le choix de laisser les joueurs concevoir leur propre correspondant, mais je n'ai pas pu résister à l'idée de rédiger une liste de noms français / espagnols / portugais / italiens / belges / luxembourgeois...
Pour l'instant, l'absence de détails sur l'école française (a priori, cela fait longtemps que je n'ai pas mis les pieds sur Pottermore) me permet d'imaginer tous les décors et toutes les traditions ou presque : Pernelle Flamel en directrice d'un véritable palais classique, rappelant un peu le Versailles des moldus, perché sur un col des Pyrénées (la localisation n'est pas de moi), mais avec une plage de l'Atlantique accessible à pieds.


J'ai plusieurs canevas personnels, créés surtout en fonction des faits et objectifs de mes PJs, mais celui dont je suis le plus fière est le suivant. Je le rédige selon les conseils de création de l'ancienne version de Frédéric. Je suis partie du thème de la peur de la mort, très présent dans les histoires de JK Rowling.

La Menace est une mage noire du nom d'Electre McNair (le nom peut être amené à changer si besoin d'un lien avec les PJs).

Son But est d'acquérir le pouvoir de libérer et de rendre immortel son maître, Grindelwald, enfermé à Nurmengard.

Ses alliés sont des élèves de Serdaigle de sixième et septième année, qui recherchent la connaissance à tout prix (Circée, Mélusine, Anna, Jack, Herman, William, et tout autre élève qui serait en lien avec les PJs et dont la présence pourrait être intéressante). En plus d'eux, un élève grand frère ou grande sœur d'un PJ, a été séduit par Electre, et pense qu'ils pourront à deux trouver un moyen de vaincre la mort : lui-même veut faire revenir ses parents, morts dans la guerre contre Grindelwald.

Phase 1 : premières victimes
Un cours de Mircea Liedes (copyright Frédéric Sintès), de nuit, dans la Forêt Interdite, explique aux PJs comment reconnaître le sang des créatures magiques. Or, des traces de sang imprévues sont également retrouvées... Celles d'une licorne.
Le chat d'un PJ disparaît, son cadavre est retrouvé, mais le lendemain, le matou revient, il est toujours vivant (en réalité, ce que les PJs découvriront, ou pas, c'est qu'il est devenu un Horcruxe : l'intérêt étant que les chats du monde magique ont neuf vies...).
Le bureau du professeur Liedes a été fouillé, ses fioles de sang ont disparu. Si enquête des PJs il y a, ils s'aperçoivent qu'il a été pillé par les sixièmes années de Serdaigle, et ce parce qu'en tant que vampire, il a atteint une forme d'immortalité.

Phase 2 : agressions et harcèlement
Un élève (le grand frère / la grande sœur ?) tourmente le spectre d'Helena Serdaigle.
Un Inferus traîne aux abords de l'école, et peut avoir attaqué un élève ou un habitant de Pré-au-Lard.
Le phénix de Dumbledore arrive dans la Grande Salle et s'écrase sur la table des professeurs pendant un repas : il est visiblement gravement blessé... (si enquête : il a été attaqué par les élèves de Serdaigle, pour comprendre son pouvoir de régénération).

Si les élèves ne font rien :
- Electre tuera le grand frère ou la grande sœur pour faire son propre Horcruxe.
- Elle attaquera l'école pour récupérer les résultats des recherches des Serdaigle, éventuellement se faire mordre par Mircea Liedes, ou encore trouver la trace de Nicolas Flamel et de la pierre philosophale.


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[mercredi 28 juin 2017]
L'instantanéité

         Je ne suis plus sur les réseaux sociaux. J'ai quitté Facebook, je méprise Twitter, je ne comprends pas Instagram ni Snapchat. Et chaque fois que j'en entends parler, je me réjouis de mon propre choix. Pourquoi ? Parce qu'ils servent un concept que je crains et que je déteste : l'instantanéité. J'appelle ainsi le fait de vouloir une réaction (une réponse, une récompense...) tout de suite, sans attendre. C'est une sorte d'impatience, créée par la société numérique, qui s'étend désormais à notre vie quotidienne et à nos rapports humains. Pourquoi cette instantanéité est-elle une source d'insatisfaction ? On pourrait penser qu'elle est simplement une manière différente et innovante de voir le monde. Mais en réalité, elle en éloigne un peu plus, et elle nous éloigne aussi de nos proches, sous couvert de vouloir nous en rapprocher. Nous avons mis plusieurs millénaires à inventer le livre de poche, peut-être autant à maîtriser la cuillère : il faut avancer dans notre période actuelle d'apprivoisement du numérique pour nous débarrasser de l'instantanéité.

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I)  Une vieille c**** élitiste

         L'instantanéité est le résultat de l'avancée technologique, et elle-même permet l'innovation et le progrès, parce qu'elle exige l'adaptation.

a) Livres et liseuses : c'était mieux avant ?

         Je suis connue sur le podcast en ligne de La Cellule pour ne pas aimer les liseuses numériques. Cette réputation va désormais de paire avec une image d'élitiste bornée[1]. L'un des auditeurs invitait à aller tester ces objets, pour en apprécier les véritables capacités. La vérité est que je connais leurs avantages, et qu'ils sont en effet nombreux. D'abord, l'ergonomie du livre papier a été très bien réadapté dans ces petits appareils. La lumière n'est pas agressive, les pages se tournent comme celles d'un livre, on peut même agrandir l'image si les caractères sont trop petits pour notre vue. Comme sur un ouvrage papier, on peut prendre des notes et laisser des signets. Le livre numérique permet aussi de nouvelles formes de créations : imaginons une histoire, une œuvre construite à la manière des « livres dont vous êtes le héros », qui ferait voyager dans l’œuvre non plus de manière linéaire, mais par bonds surprenants, dans des directions inconnues du lecteur. Le livre numérique permettrait ce genre d'invention. Enfin, il donne accès à des ressources très rares et très coûteuses, au plus grand nombre : un étudiant qui a besoin d'une thèse de mille pages uniquement conservées dans les archives de la recherche nationale de l'Ouzbékistan, et dont l'impression et l'envoi papier ne peut se faire qu'en payant trois bras et demi, aura tout intérêt à télécharger la version immatérielle. Et c'est valable pour des besoins plus modestes : les classes dans lesquelles j'enseigne n'ont pas toujours les moyens d'accéder aux œuvres données en cours, et me demandent souvent si elles sont trouvables en ligne. Je n'encourage pas ce genre de démarche, mais quand elles le sont, je l'avoue. Je préfère que mes élèves lisent en version numérique, plutôt que pas du tout.
          De fait, on pourrait se dire que le livre papier n'est pas supérieur, car il offre des possibilités réduites.

b) # «  Millenials »

        Le journal en ligne Madmoizelle a publié deux articles sur l’auteur et conférencier Simon Sinek. Le deuxième était rédigé par la chroniqueuse Mymy : http://www.madmoizelle.com/generation-y-millennials-simon-sinek-698709. Elle y explique qu'elle appartient à cette fameuse génération Y, que Simon Sinek appelle les « millenials », et qu'elle en est très heureuse. Contrairement à ce qui se dit chez les vieux, et dans le ton paternaliste et condescendant de Simon Sinek, nous ne sommes pas une génération autiste et solitaire, rivée sur les écrans au moindre temps d'attente. Nous avons juste une manière différente de sociabiliser et d'appréhender le monde. Dans nos poches, nous avons le Pérou et le Népal, le bureau ovale et l'université de Cambridge. Nous pouvons discuter de l'actualité en Afrique du Sud avec des habitants de Montréal, ou jouer à l'awalé avec des Japonais. Nous pouvons vérifier aussitôt une affirmation survenue dans une discussion au bar, et ainsi parier sur celui qui avait raison. Bien loin de rester cloîtrés, nous voyageons donc plus que nos aînés. Et nous avons inventé des tas de choses pour augmenter encore notre pouvoir de déplacement et d'apprentissage.



Mymy explique également que, certes, nous avons besoin de récompense et de reconnaissance immédiate, mais que cela a permis beaucoup d'inventions et de créations amusantes : le bullet journal, par exemple, est une nouvelle manière (non numérique !) de voir sa propre progression, et de s’auto-congratuler. Et ça n'est pas un mal : on ne s'encourage pas assez. L'avancement dans l'apprentissage avance mieux quand les réussites sont soulignées plutôt que les échecs.
         Loin d'être un obstacle, l'instantanéité serait donc au contraire source de progrès, et de libération.

c) Tous des Highlander ?

         Le papier est vain. Les écrits encrés peuvent s'envoler en fumée aussi bien que les paroles. Et d'ailleurs, comment laisser une trace de notre passage dans le monde, quand notre création ne peut pas être publiée par des gens capables de nous faire connaître au grand public ? Qui se souviendra de nous, lorsque nos proches auront cessé de lire ou de regarder nos œuvres ? Sommes-nous utiles au monde, si nous nous contentons de notre emploi anonyme dans une société fourmillante ? De même que je peux envoyer mes photos de Californie à l'autre bout de l'Amérique, de l'autre côté de l'Atlantique, je peux aussi en garder une trace perpétuelle sur le cloud. Une part de moi, sinon toute ma personnalité restera ainsi présente quelque part, même après que mon corps aura disparu. C'est ce que dit Cyrus North dans sa vidéo « Pop Up » sur l'application Periscope :


L'angoisse de la mort pousse au besoin de reconnaissance. On veut se sentir reconnu, apprécié, et éloigner de nous la peur de disparaître. C'est aussi pour moi le vrai sens du titre de la série Black Mirror, créée par Charlie Brooker : lorsque nous n'avons plus de batterie, nous nous retrouvons seul face à notre reflet, perdu dans l'écran noir de l'appareil éteint. Sans le numérique, nous sommes condamnés à l'angoisse pascalienne de notre finitude.
         Le numérique permettrait l'accès à l'immortalité, par l'enregistrement et la reconnaissance. Mais en nous dématérialisant, il nous éloigne du monde, dans lequel nous voulions au départ nous ancrer.


II) Adieu, monde cruel

         L'instantanéité n'est qu'une source d'insatisfaction, car elle nous coupe de l'instant présent.

a) Péché de fétichisme

         Au milieu de tous les auteurs indépendants parmi lesquels j'évolue, et qui accordent plus d'importance à l’œuvre qu'à son emballage, je pèche par fétichisme. J'aime le papier. J'ai un rapport très sensuel au livre : le grain de la feuille sous mes doigts, l'odeur du neuf, ou au contraire du vieux... Je ne me sens en pleine possession du livre que lorsque je l'ai maltraité un peu : il a subi des tâches d'eau ou de chocolat, il est gribouillé dans toutes les marges, colorié de long en large… Malgré les nouvelles possibilités de narration qu'offrent les livres numériques, le papier garde un autre avantage qu'on pourrait appeler la « poésie du dictionnaire » : mêmes les hyperliens ne permettent pas l'errance hasardeuse dans les mots et les définitions à laquelle on peut s'abandonner dans un usuel papier. La Cimaise et la fraction, de Raymond Queneau n'aurait pas eu le même effet produit par la technique du « S+7 » de l'OuLiPo :

La cimaise ayant chaponné
Tout l’éternueur
Se tuba fort dépurative
Quand la bixacée fut verdie.

« La Cigale et la fourmi » de Jean de La Fontaine, ainsi réécrite en prenant le septième mot du dictionnaire, après le mot original, aurait eu moins de saveur avec des termes ayant un lien de sens. Il y a trop de connexions de causes à effets dans les hyperliens, on perd le hasard alphabétique. Par ailleurs, je savoure plus un livre à l'approche de la fin. Avec la liseuse, il n'y a plus de finitude, nos ressources elles-mêmes, comme nous, tendent à l'immortalité. Or, le poids du pavé que je porte sur le dos, la place de ma bibliothèque dans mon studio parisien, les contraintes de la compagnie aérienne avec laquelle je voyage me poussent à sélectionner avec soin mes lectures. Je prends mon temps, quand je sais que bientôt, je n'aurai « plus rien à lire ». Et au pire, mon oisiveté post-lecture me permet d'en discuter avec mes proches, et notamment celui auquel j'aurais prêté mon exemplaire, elle me permet d'écrire sur ce que je viens de lire, ou tout simplement de profiter d'un autre aspect des mes vacances ou de mon trajet en bus. « Oui mais moi, quand je suis partie en Australie, j'avais plus de mille deux-cents livres dans ma liseuse, et vingt-quatre heures de trajet ! » Deux questions : tu as vraiment lu tes mille deux-cents livres en un aller-retour ? Et tu partais pour trois mois là-bas, il n'y a aucune librairie en Australie, dans une langue que tu maîtrisais, comme l'anglais par exemple ? Ne pas être en mesure de savourer un livre, et vouloir passer tout de suite au suivant, c'est être dans l'instantanéité, et risquer d'oublier sa lecture, et la valeur de sa lecture.
         L'instantanéité, offerte par un mauvais usage des liseuses, fait perdre sa valeur à l’œuvre, et à l'action de lire.

b) On peut pas avoir la réponse tout de suite, Madame ?

         La chroniqueuse Madmoizelle Mymy répondait à un premier article sur Simon Sinek, qui commentait l’intervention du conférencier dans une émission : http://www.madmoizelle.com/millenials-monde-travail-simon-sinek-698609 . Il explique que les « millenials » sont en réalité soumis à une addiction aux écrans, et aux informations qu’ils fournissent. Lorsqu’on ne peut pas résister à l’envie de consulter son portable pendant que notre ami est parti pour cinq minutes aux toilettes, on peut en effet parler d’addiction. De la même manière que la cigarette donne une contenance, lorsqu’on arrive en avance à un rendez-vous, et qu’il faut attendre l’autre au milieu d’inconnus. Simon Sinek ajoute que cette habitude de la récompense et de la reconnaissance immédiate, ce filtre des photos de vie parfaite, rend notre génération mélancolique. De « millenials » connectés, nous devenons la génération « just fine » (= « bien, bien »). Nos idéaux et nos passions sont vite engloutis par l’impression que nous n’arrivons à rien. En fait, c’est seulement que nous n’avons plus le courage d’essayer longtemps, d’insister. L’instantanéité nous éloigne du bonheur. Je le constate chez les adolescents que j’ai en cours ou en colonie. Ils n’ont plus aucun plaisir à trouver après avoir cherché. Ils ne sentent plus la valeur de l’effort. Faire faire aux élèves un exercice d’explication de texte par questions écrites se solde souvent par : « On peut passer à la correction tout de suite, Madame ? » Non pas parce qu’ils sont désintéressés, ils sont capables de très bien suivre la correction, mais parce qu’ils attendent mes réponses et mes réflexions. Ils ne veulent plus avoir à réfléchir eux-mêmes, ils sont dans la consommation passive des informations. Mais sans réflexion, l’information ne peut devenir connaissance. Plus édifiant encore, voici l’exemple de jeunes en séjour en Angleterre, qui devaient rassembler des indices sur le grand méchant de notre imaginaire. Pour cela, ils avaient à résoudre un jeu de piste, avec des énigmes. Et bien, même sur un jeu (bien moins scolaire et fastidieux qu’une lecture analytique !), ils nous ont demandé dès les cinq premières minutes : « C’est quoi les réponses aux énigmes ? On en a marre de chercher ! »
        En étant élevés dans l’instantanéité, nous devenons des consommateurs d’information condamnés à l’éternelle insatisfaction.

c) « #Neverforget »

         Le premier épisode de 13 reasons why, créée par Brian Yorkey, à partir du roman de Jay Asher, s’ouvre sur deux lycéennes qui font un selfie devant le casier de la défunte Hannah Baker. On voit plus leur visage que le casier recouvert de fleurs et de cartes, mais on ne les reverra plus de toute la série. On ne connaît pas leurs noms, et elles semblent à peine connaître celui de la jeune fille suicidée. Leur vanité, symptôme de leur propre angoisse de la mort, a pris le dessus sur leur bon sens et leur respect. Et de fait, on apprendra ensuite que Hannah est morte à cause des réseaux sociaux, et de leur usage : des informations ont circulé sur elle, qui ont été vues et entendues sans aucun recul, sans aucun regard critique, bref, instantanément, et cela l’a profondément abîmée. En voulant fuir leur angoisse pascalienne par le divertissement, les lycéens de la série (comme beaucoup d’autres dans des faits divers réels), ont eu un comportement mortifère. Et de fait, les réseaux sociaux créent de faux liens, ou donnent l’illusion d’en entretenir des vrais. Lorsque votre meilleure amie annonce à ses cent-trente contacts qu’elle est fiancée simplement en publiant une photo de sa bague sur son profil Facebook, sans prendre le temps d’appeler ses futurs invités, c’est qu’elle a cessé d’être votre meilleure amie. Ce n’est pas parce que vous voyiez les statuts de votre camarade de dortoir tous les jours pendant son année sabbatique au Népal que vous restez proche de lui, et que vous aurez des choses à partager à son retour. L’impression d’information sur vos aventures respectives empêche les véritables échanges et entretient le non-dit. Et puis, quel est le sens du mot « ami » quand vous en avez plus de cent à qui vous souhaitez « HB » (= « Happy Birthday », « joyeux anniversaire »), juste parce qu’un algorithme vous a rappelé la date ? Ou quand vous comptez le nombre de personnes qui suivent votre actualité ? Le très angoissant clip « Carmen », de Stromae, rend tout à fait le véritable effet des réseaux sociaux sur l’amitié et l’amour :



Nos « amis » nous « suivent » et nous « aiment » uniquement parce qu’ils attendent en retour des commentaires et de l’audience. Or, d’autres formes de publicité sont possibles, avec le temps. JK Rowling n’était pas sur Twitter quand Harry Potter à l’école des sorciers est paru. Et puis il y a ceux qui ne prennent pas ces lieux de sociabilité au sérieux. « - Pourquoi tu trolles ? – Parce que c’est marrant. – Qu’est ce qui te fait rire là-dedans ? – Les gens qui s’énervent et qui ne comprennent pas que c’est du troll. – Et tu ne penses pas que s’ils s’énervent, c’est parce que ça les touche, et qu’ils en souffrent ? Silence gêné. – Je sais pas, ça me détend, c’est marrant. » Honnêtement, je n’ai pas encore réussi à obtenir une justification meilleure que celle-là. Encore une fois, un amusement futile sans réflexion sur les conséquences, qui met en jeu notre propre vanité. Enfin, le portable et le numérique ont tué la conversation téléphonique : http://abonnes.lemonde.fr/m-perso/article/2017/06/09/la-petite-mort-de-la-conversation-telephonique_5141505_4497916.html . On préfère désormais la prose synthétique de nos contacts au son de leur voix. L’intimité presque trop sensuelle du dialogue oral est devenue gênante, il faut une distance supplémentaire, ajoutée à l’éloignement géographique. D’ailleurs, même si on connaît un spécialiste du domaine en débat dans une conversation en soirée, qui est alors absent, on préférera la réponse instantanée de Wikipédia, plutôt que d’appeler le spécialiste en question. Une amie vétérinaire s’étonnait que je la contacte pour savoir si les kangourous mâles ont des poches[2], plutôt que de chercher sur Internet. Mais pourquoi me connecter à la toile, quand je peux avoir le plaisir de prendre de ses nouvelles, et qu’en plus je suis sûre de la fiabilité de ma source ? Ça vaut bien la peine d’attendre quelques heures ou quelques jours pour dire « J’avais raison ! », si elle n’est pas disponible tout de suite.
          Bien loin de raccourcir les distances et de pallier les séparations, le numérique et l’instantanéité nous enferment dans une bulle vaine et dangereuse. Pour autant, je me sens tomber dans la diabolisation stérile. Comment utiliser l’immatériel sans tomber dans les travers de l’instantanéité ?


III) Les réseaux sociaux, le livre et la cuillère

         Il faut apprendre à utiliser les ressources numériques, comme nous avons appris à utiliser la cuillère ou le livre papier.

      a)      Vers le monde des Bisounours et de la rentrée en musique

        Oui, c’est ça, en fait je suis un peu comme notre ministre de l’Education, j’attends de vivre dans le monde des licornes et des barbes à papa pailletées, dans lequel on peut espérer qu’un jour nous pourrons préparer une chorale en deux mois de vacation pour que les petits nouveaux n’aient pas trop peur (http://www.education.gouv.fr/cid117986/la-rentree-en-musique.html), et dans lequel nous serons tous formés parfaitement au numérique. Donc, voici mon formidable et très utile vœu pieu : une éducation au numérique qui empêche l’instantanéité, qui montre qu’il faut un nombre limité d’amis sur les réseaux virtuels, à savoir ceux qu’on croise régulièrement, ou qu’on appelle régulièrement au téléphone. Une éducation qui apprend à faire croiser les sources, et à lire entre les lignes de l’information. Qui fait faire des chasses au trésor numérique, très difficiles, mais satisfaisantes après plusieurs heures / jours / années d’effort. Une éducation à l’utilisation responsable et critique, donc. Et ça passe par de petits défis qui font prendre aux élèves du recul sur leur consommation et leur addiction, sans pour autant leur dire que les médias, c’est le mal : http://abonnes.lemonde.fr/education/article/2017/06/04/des-ecoliers-au-defi-de-se-passer-d-ecran-pendant-une-semaine_5138659_1473685.html. Ces enfants étaient catastrophés. Et puis, ils se sont pris au jeu, et l’absence d’instantanéité est devenue à son tour aussi créative que ce dont rêvait Mymy. L’ennui, bien plus que le besoin de reconnaissance, est source d’innovation. Ce qui m’a frappée, c’est qu’ils ont tous passé beaucoup plus de temps avec leurs familles et leurs copains pendant et après l’expérience. Mais ça n’empêche pas non plus de faire des exercices de mathématiques sur l’Environnement Numérique de Travail ou de jouer à Minecraft de temps en temps.

      b)      Ils seraient cachés dans une chambre froide…

         Du pain et des jeux. Voilà une chose qui n’a pas changé depuis plusieurs millénaires d’histoire, c’est que nous sommes en recherche perpétuelle de divertissement et de sensationnel. De fait, mes élèves, de la quatrième au BTS, sont plus intéressés par les images de gens sautant par les fenêtres à cause d’un incendie, ou d’un policier se faisant abattre, que par l’analyse journalistique des faits. De même, ils cherchent le croustillant dans les profils et les flux de leurs petits camarades, et me répondent qu’ils se fichent de la véracité ou non de ce qu’ils font circuler. Parmi l’éducation aux média à construire, il faut donc apprendre à faire la distinction entre journalisme et infotainment. Pour moi, l’apparition de cette manière de transformer l’information en divertissement (« information » plus « entertainment » en anglais), vient de la société numérique de l’instantanéité. Elle est le fruit de deux dynamiques combinées : n’importe qui peut filmer avec son portable, et sont apparues des chaines télévisées d’information en continu. On doit donc réapprendre à lire, plutôt qu’à voir, à lire plusieurs sources, et à attendre que les professionnels aient fait le tri.

      c)      La cuillère numérique, notre carotte cosmique

         Le risque, en voulant nous imposer tout de suite de nous passer de l’instantanéité offerte par les médias, est de tomber nous-mêmes dans l’instantanéité : « On se prive d’écrans, pourquoi est-ce que ça n’améliore pas notre vie ? » « Je ne comprends pas, ils ont décidé d’éteindre leur portable en réunion, mais ça ne les satisfait pas plus… » « Je n’arrive pas à faire comprendre à mes élèves l’importance des sources… » Nous sommes encore dans l’adolescence de notre maîtrise du numérique. Nous aurons atteint la maturité quand nous serons capables de nous en passer pour revenir au matériel et au concret, aussi souvent que nous le voudrons. En fait, il faut devenir des épicuriens du numérique : savoir attendre et se passer des besoins superflus, pour pouvoir profiter au maximum des véritables avantages de l’immatériel. Umberto Eco a dit : « Le livre est comme la cuiller, le marteau, la roue ou le ciseau. Une fois que vous les avez inventés, vous ne pouvez pas faire mieux. Vous ne pouvez pas faire une cuillère qui soit mieux qu’une cuillère. »[3] Nous n’avons tout simplement pas encore inventé l’équivalent de la cuillère en terme de numérique. Et tant que ce ne sera pas le cas, nous serons soumis à l’instantanéité.

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         Je préfère le long processus du bouche à oreille à l'instantanéité des réseaux sociaux. Je me prive pour l'instant d'outils sans doute utiles, mais que je ne sais pas encore utiliser : les liens immatériels ont nourri des illusions dangereuses sur mes amitiés, je ne sais pas me détacher du shitstorm, je me fais peur quand je recherche la récompense immédiate. J’attends le moment où il y aura le plaisir de l’attente sur la toile, où nous aurons peu de followers, mais serons en mesure de les connaître tous, sans pour autant se soucier de leur nombre, où le cheminement de la recherche sera aussi voire plus important que la réponse.





[1]             Voir le podcast sur « L'emballage », et les réactions qu'il a suscitées : http://www.lacellule.net/2014/12/podcast-jdr-lemballage.html
[2] NB : Non, ils n’en ont pas.
[3] Jean-Claude Carrière, Umberto Eco, N’espérez pas vous débarrasser des livres.

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