Carnets de lecture

Qu'est-ce qu'un carnet de lecture ?

C'est une activité proposée aux élèves en français, en remplacement de la " fiche de lecture " qui est maintenant à éviter. Il s'agit de tenir un journal de ses impressions et de ses conditions de lecture, au fur et à mesure qu'elle a lieu. J'y reviendrai un mois à venir, dans la section " cours et animations ".
Ici, je ferai un peu des carnets hybrides, mutants, à mi-chemin avec la critique, et raccourcis par rapport à ce qu'on attendrait d'un élève.


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[Dimanche 11 novembre]
Gérard Genette, Palimpsestes, La Littérature au second degré (XXe)

I don't always read essays, but...

J'aurais dû lire Palimpsestes il y a dix ans. Quand il m'a été recommandé pour la première fois, quand j'étais dans les études supérieures, quand j'avais plein de concours en vue dans les années suivantes, quand j'avais envie de lire tout autre chose, et que le temps m'était compté.


Alors, snobisme renouvelé de prof de lettres, je me suis dit qu'il était quand même temps que je m'y mette. Il arrive après ma lecture de La Théorie du roman de Lukàcs (suprêmement indigeste) et avant Barthes (un incontournable, mais je lui suis par avance farouchement opposée).

" Lira bien qui lira le dernier "

M. Genette, reposez-en paix, vous avez rejoint les Grands. Quelle habileté, quel humour, quel esprit ! Vous êtes clair, fin didacticien, et indiciblement plaisant. On lit votre critique comme un roman sans avoir besoin de relire trois fois la même page, même après une longue journée de travail.


Car, non content d'être un analyste remarquable, vous êtes aussi un excellent auteur littéraire : votre style s'adapte et prend la forme exemplaire des phénomènes littéraires mêmes que vous commentez. Mieux, vous en jouez avec un humour truculent et savoureux. Merci de ne pas faire de la critique littéraire un exercice barbant et laborieux. Merci de rester littéraire.

Le plaisir des références communes

Bon, évidemment, il est toujours mieux d'avoir lu les œuvres avant de lire les essais qui en parlent. Mais ici, bien que cela n'empêche pas la compréhension de l'argumentation, la connaissance d'au moins une ou deux références entraîne la joie de la reconnaissance et de la connivence.


On se surprend à vouloir répondre au théoricien, comme on l'aurait fait dans un salon : " Bon sang, mais c'est bien sûr ! " On a le plaisir de le lire, comme on aurait le plaisir de partager des idées sur un livre avec un vieil ami, grâce, encore une fois, à son astucieuse limpidité et son humour en forme de clin d’œil.


Oui, vraiment, j'aurais dû lire ce livre il y a dix ans.


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[Dimanche 7 octobre]
Philip Pullman, Sally Lockhart, t. 1, La Malédiction du rubis (XXe)

Un jour, peut-être...

Je ne suis pas une hipster de Philip Pullman. Comme la plupart d'entre nous, je l'ai découvert avec le chef d'oeuvre absolu qu'est A la Croisée des mondes, et en poche. Ce n'est que le mois dernier que j'ai ouvert pour la première fois les aventures de son autre héroïne, Sally.


Quand j'avais lu et échangé sur Lyra et son daemon au lycée, une amie de l'époque m'avait recommandé les enquêtes de l'Anglaise blonde. Mais tous les tomes n'étaient pas sortis et l'absence de merveilleux dans cette histoire me rendait un peu réticente.

J'ai bien plus tard rencontré Vivien Féasson et joué à Perdus sous la pluie, puis à Libreté. Lui n'aime pas la trilogie la plus connue. En revanche, Sally Lockhart, et j'ai compris assez tardivement pourquoi, était une des sources d'inspiration de son univers pluvieux. C'est donc à l'occasion d'une soirée promotion pour feu les Ateliers Imaginaires en librairie que j'ai acheté le premier tome de Sally Lockhart.

Il m'aura encore fallu au moins deux ans pour le sortir de la bibliothèque.

Victoria, mon amour

A la réflexion, une découverte aussi tardive est vraiment surprenante. Car, si mes premières passions de jeunesse me poussaient à chercher la compagnie des dragons, des mages et voyages épiques, mon deuxième décor de prédilection reste bien l'Angleterre, et a fortiori l'Angleterre victorienne.


Or, Sally est une victorienne. Romancée, certes, mais n'est-ce pas la meilleure version ? Car, existe-t-il des héroïnes plus enthousiasmantes que celles qui cachent des pistolets sous leurs corsets, reviennent à l'heure du thé trempées de la pluie londonienne après une journée d'enquêtes et d'aventures, et sautent dans un fiacre pour les courses-poursuites en toute occasion.

Donc Sally est une héritière, ou pas. Alors, il y a tous les délicieux poncifs de l'époque : la tutrice acariâtre, la menace d'un emploi de gouvernante, la gestion de l'argent... Cela suffit pour lancer une bonne part de l'arrière-plan.

Rythme et narration, ou comment martyriser son héroïne à justes doses

Philip Pullman réussit à ne pas tomber dans la descente aux enfers façon Dickens. Chaque fois que Sally est mise à terre, elle se relève dans le chapitre suivant. Il n'y pas de puits sans fond de la déchéance, réglé dans les dernières pages à toute allure : Philip, merci !


Grâce à sa galerie de personnages, eux aussi topiques de l'Angleterre fin XIXe (le gamin des rues, l'actrice bohème, le photographe désargenté...), Sally est toujours sortie des ennuis à temps. On aimerait cependant qu'elle s'en sorte aussi toute seule, parfois... Heureusement qu'elle sait au moins manier une arme, car, le seul bémol, c'est qu'elle manque trop de finesse pour mener véritablement l'enquête.

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[Vendredi 7 septembre 2018]
Ray Bradbury, Chroniques martiennes (XXe)

Mélancolie adolescente

J'ai cette année pour la première fois une classe de troisième en français. Je n'ai jamais vraiment aimé le programme de français ni d'histoire des classes de fin de cycle. Comme les programmes suivent une logique chronologique (à peu près), on passe toujours plus de temps sur les vingtième et vingt-et-unième siècles. Donc, les années les plus difficiles, émotionnellement et scolairement, sont consacrées aux horreurs des guerres mondiales et à la succession des formidables présidences de la cinquième république. Joie.


L'adolescence est le moment du développement où l'on parfait ses réflexions et la défense de ses opinions. C'est aussi le moment où la peur de la mort apparaît. Je pense que c'est ce qui a contribué à ce que je sois autant marquée par Chroniques martiennes. J'avais eu à le lire pendant les vacances qui ont précédé ma dernière année de collège, et notre enseignante nous l'a prescrit de nouveau dans le programme de lectures cursives. Je crois que c'est la première fois que j'ai vraiment été sortie de ma zone de confort par un livre.

Angoisse et malaise

Les premières nouvelles font appel à des sentiments dérangeants mais connus. L'angoisse, réelle, est celle des films à suspens ou des thrillers. Les Martiens se défendent de l'arrivée des Terriens, et leurs affrontements sont aussi vicieux que létaux. Pas de violence ouverte, rien que des sous-entendus.
Mais cette angoisse est encore relative, justement parce que les ficelles de la fiction, et notamment l'aspect cinématographique de la narration de Bradbury permettent de prendre de la distance une fois le livre refermé.


C'est lorsque les histoires prennent une dimension symbolique et argumentative que le vrai malaise apparaît. Les dernières nouvelles évoquent la guerre nucléaire sur Terre, mais à la façon d'un spectacle, d'une exploration archéologique ou d'un souvenir. Toute l'horreur est dans le non-dit, dans l'absence, dans la distance. S'y ajoute l'écho au réel : nous ne sommes plus dans un danger cinématographique, tout cela pourrait se produire. Tout cela s'est produit. J'avais la chance de ne pas encore connaître un certain Donald Trump à quinze ans, de ne pas exactement comprendre ce qui se passait en Corée du Nord ou dans la tête de Vladimir Poutine, mais les chroniques " Les spectateurs " ou " Viendront de douces pluies " sont toujours dans un coin de mon esprit lorsque je lis les journaux aujourd'hui.

De la tristesse à l'humour

Il y a, malgré tout, quelques nouvelles qui éveillent d'autres émotions. " Rencontre nocturne " a le goût doux-amer des amitiés à durée déterminée. Elle nous montre toutes les potentialités d'une relation naissante, mais avec la nostalgie de la certitude d'une fin imminente.


Enfin, " Les Ballons de feu " contient la première citation qui m'a marquée à propos de Dieu. Grâce à Bradbury, j'ai pris conscience que s'il existait, il aurait le sens de l'humour. Je vous laisse découvrir pourquoi.



Enfin, il vous reste pile un mois pour aider Solweig So à monter sa pièce, Carrés  : alors n'hésitez pas ! La troupe a besoin de vous !

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[Jeudi 19 juillet]
Terry Pratchett, Nouvelles du Disque-Monde (XXe-XXIe)

Un incontournable ?

Commençons par l'accroche clichée, mais nécessaire : est-il encore besoin de présenter Terry Pratchett et sa tortue intergalactique ? Accroche clichée et nécessaire, parce que cette question rhétorique est toujours pleine de prétérition : on se moque généralement des connaissances des interlocuteurs. S'ils ne connaissaient pas la personne, ils se sentent humiliés par la question, et s'ils la connaissaient, ils doivent supporter les quelques minutes de synthèse avant de passer au vif du sujet.
L'avantage de l'écrit, c'est que vous pouvez sauter des paragraphes. Si vous connaissez déjà le Disque-Monde, vous pouvez sauter celui qui vient.


Rassurez-vous, mes connaissances sont presque aussi lacunaires que les vôtres. Le Disque-Monde est un univers merveilleux qui parodie les grandes créations d'heroic-fantasy comme la Terre du Milieu ou Donjons et Dragons. Tous les récits qui y sont liés se passent sur un monde plat comme une assiette, porté par quatre éléphants, eux-mêmes juchés sur une tortue géante qui voyage à travers l'espace.

Et les nouvelles sont un excellent moyen de vous initier à cet univers : elles vous permettront d'au moins saisir - si ce n'est les apprécier pleinement - toutes les allusions dans les conversations de vos amis à ce propos.

The very best of...

Vous allez en effet pouvoir (re)découvrir les figures emblématiques du Disque-Monde, celles qui sont régulièrement au cœur des récits : le maje Rincevent (si, si, c'est ainsi qu'il orthographie sa fonction sur son chapeau) et son merveilleux coffre, les sorcières (mention spéciale à Mémé Ciredutemps), le guet, LA MORT (les majuscules sont intentionnelles)...


Ma petite favorite c'est donc celle du concours de sorcières. Terry Pratchett a su intégrer l'origine folklorique des sorcières occidentales, femmes sages et guérisseuses dans son univers surnaturel. On ne sait jamais vraiment si ce qu'elles pratiquent correspond à de la magie ou à de la science, de la médecine ou de l'alchimie, des potions ou de la botanique... Dans cette nouvelle, c'est à leur tour d'être confrontées à des événements qu'elles ne peuvent expliquer. Ou comment faire surgir le fantastique dans le merveilleux...

Quand lire du Pratchett ?

Pour ma part, je l'avais gardé spécifiquement pour une période d'examen. Les nouvelles demandaient jusque ce qu'il fallait de temps pour faire un trajet jusqu'aux salles de composition. Et donnaient juste ce qu'il fallait de rire et de dépaysement pour oublier les plus stupides affirmations que j'avais écrites.


Pratchett fait aussi partie de ces auteurs qu'on peut garder dans sa table de chevet pour les réveils en sursaut : il n'y a rien de tel, pour se rassurer et retrouver le sommeil après un cauchemar, qu'un billet pour le Disque-Monde.

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[Samedi 23 juin]
Daniel Pennac, L’œil du loup (XXe)

Entrée par la petite porte ?

" Quoi ? Tu n'as pas lu Monsieur Malaussène ni Messieurs les enfants ?! " Non, mais c'est prévu.


En revanche, j'ai découvert Monsieur Pennac par un de ses romans jeunesse, offert à ma fratrie par des amis de mes parents, comme " une belle histoire pour s'endormir le soir ". Comme pour Laurent Gaudé, le coup de foudre n'a pas été immédiat. Il est des récits jeunesse qu'il faut relire après avoir grandi un peu pour vraiment apprécier. J'ai le sentiment que c'est le cas avec beaucoup des livres de Daniel Pennac : Kamo, l'agence Babel et Kamo, l'idée du siècle, que j'ai lus dans le désordre, m'ont aussi fait cet effet-là. J'ai d'abord lu L'Agence Babel et L’œil du loup par épisodes, pas forcément en suivant l'ordre de la narration, comme on lirait un recueil de poèmes.

Et puis je les ai relus.

Marcher dans la neige, marcher dans le sable

Avec les deux histoires, celle de Loup Bleu, celle d'Afrique, Daniel Pennac nous fait entrer dans les grandes familles des Barren Lands et du continent berceau de l'humanité. On s'attache, on tremble et on a le cœur déchiré au fur et à mesure des atrocités qu'on découvre ou des êtres chers que l'on perd.
Mais l'histoire la plus tragique n'est pas forcément celle qu'on croit...

L'effet " Saint-Exupéry "

Quand je relis Le Petit Prince, je suis toujours très sensible à ce que dit l'aviateur sur l'alternance entre le rire et les larmes : le Petit Prince est-il mort ou reparti ? La rose est-elle vivante ou dévorée ?


C'est l'effet que me fait la fin de L’œil du loup. Le rêve est-il suffisant pour vivre et sourire à nouveau ?

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[Jeudi 31 mai]
Pierre Corneille, Le Cid (XVIIe)

Dilemme littéraire

Je suis plus cornélienne que racinienne, ce qui fait toujours hurler mes collègues de français. Mais si je reconnais sans mal toute la puissance de la poésie de Racine, il lui manque l'énergie des héros de ce cher Pierre. Forcément, quand on écrit cinq actes à partir d'une seule phrase de l'histoire romaine (" Titus renvoya Bérénice, malgré lui, malgré elle "), ça laisse peu de place à l'action, beaucoup à l'écriture. Et on baille (pardon Jean !).


C'est pourquoi, à quelques exceptions près (Phèdre, Andromaque...), je me sens peu de faire beaucoup de Racine en lectures intégrales : j'ai trop de mauvais souvenirs de mes propres cours de lycée. Pourquoi s'ennuyer quand les héros du Cid et d'Horace ressemblent traits pour traits aux ados que nous étions ?

Commençons par les seconds couteaux...

Car l'Infante est tellement le personnage le plus intéressant ! Doña Urraque, c'est un peu cette meilleure amie condamnée à la friendzone qu'on a soit eue, soit été dans nos années au secondaire. C'est l'entremetteuse éternelle célibataire, qui souffre en silence et se réjouit pour vous sans aucune (ou presque) arrière-pensée. Avec cette contrainte supplémentaire que sa position de future reine l'empêche d'exprimer ses émotions en public... Pas facile pour un personnage de théâtre.


C'est aussi ce qui fait la force de Corneille : créer des personnages et des intrigues secondaires tout aussi attachants que les principaux. Même si au XVIIe, ce manque de simplicité lui a été reproché, presque comme un manque d'élégance, c'est à mon sens un " plus " qui force l'attention, comme dans les intrigues de Shakespeare.

Mais n'oublions pas l'action principale

Car elle est aussi riche en épopée. Corneille joue avec les règles des vingt-quatre heures, pour la prendre au mot : c'est une longue journée pour Rodrigue ! Dans cette unité tragique, il a le temps de se réjouir de son mariage, de lutter contre ses propres dilemmes, de tuer le père de sa fiancé, de soulever une armée, de sauver l'Espagne et de revenir plaider sa cause à la cour... Faites mieux.


Et bien sûr, l'histoire d'amour fait vibrer nos petits cœurs émus. A l'heure où les fanfictions prisent les romances entre personnages antagonistes, comment ne pas apprécier les tensions entre Chimène et Rodrigue?

Quant au style...

Je ferai peut-être un de ces jours un top dix des meilleures figures de style. Je ne résiste pas à l'envie de vous citer l'occurrence d'une de mes préférées dans Le Cid :
Cette obscure clarté qui tombe des étoiles
Enfin avec le flux nous fait voir trente voiles.
L'oxymore de " l'obscure clarté " est en effet un de mes effets littéraires favoris.



La semaine dernière je vous parlais du financement participatif pour la librairie Arborescence à Massy. La future libraire a atteint son objectif, ça y est ! Si le cœur vous en dit, il vous reste tout de même une semaine pour l'aider à mettre un peu plus de beurre dans les épinards, et aménager encore plus de choses dans son local de vente. Un simple partage suffit, et représente déjà beaucoup.


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[Dimanche 6 mai]
Laurent Gaudé, La Mort du roi Tsongor (XXIe)

Un anti-coup de foudre


S'il y a des livres de hasard qui sont comme des évidences, ceux de Laurent Gaudé n'ont jamais été cela pour moi.
J'en ai fait la découverte de manière chaotique, avec plein d'a priori tout à fait irrationnels.


La première fois que j'ai entendu ce nom d'auteur, c'était en classe de terminale. L'option théâtre se faisait en partenariat avec la troupe des Ateliers, à Lyon, qui ne jurait que par le contemporain. Notre abonnement aux pièces nous avait proposé Le Tigre bleu de l'Euphrate en option. Je n'y étais pas allée, mais mes camarades de classe nous en avaient fait une peinture très négative. Choix de mise en scène discutables ? Intrigue déroutante ? Je n'avais pas cherché plus loin, et je m'étais arrêtée aux quelques descriptions d'actrices hurlant sur scène et courant en rond, tableau peu engageant quand on prise déjà peu les écrivains postérieurs à Louis-Ferdinand Céline.

Sans que je fasse le lien ni que je reconnaisse le nom de l'auteur, j'avais eu une réaction sceptique à la l'enthousiasme de ma sœur lorsqu'elle m'avait parlé de ce super roman demandé par sa prof de français. Le titre, Le Soleil des Scorta, m'a évoqué aussitôt, sans raison aucune, l' histoire réaliste (au sens non-littéraire du terme), d'une famille méditerranéenne de propriétaires terriens ou de cultivateurs, dont les différentes générations lutteraient pour la préservation de leur patrimoine et de leurs traditions. Quelque chose à mi-chemin entre Maupassant et un feuilleton de l'été de France 2.

Quand j'ai commencé à enseigner, le baccalauréat blanc qui a été proposé aux élèves comprenait en quatrième texte du corpus la scène de dénouement du Tigre bleu de l'Euphrate. Outre qu'il a fallu que je me penche en détail sur cet extrait pour pouvoir corriger les copies, mes souvenirs de terminale ont piqué ma curiosité. Qu'est-ce qui avait bien pu tellement rebuter dans ce texte des camarades avec qui je ne m'entendais finalement pas si bien ? Et en effet, l'originalité du personnage (Alexandre le Grand), le cheminement intérieur vers l'accomplissement et la sérénité, ont bien ébranlé mes préjugés.

Je ne me suis cependant pas précipitée pour le lire. La poésie du style contemporain me faisait garder encore un reste de méfiance. Je craignais de ne trouver encore qu'un de ces auteurs que j'appelle " cérébraux ", qui préfèrent que leurs textes soient intéressants à étudier plutôt que susceptibles d'émouvoir.

Et puis j'ai découvert la Librairie Charybde à Paris. Eugénie, qui y travaillait à l'époque, était une formidable prescriptrice, j'avais donc toute confiance en son jugement. La Mort du roi Tsongor était mis en tête de gondole lors d'une de mes visites. Je savais par ailleurs qu'il allait être recommandé comme lecture de vacances aux secondes du lycée que je quittais cet été-là. Et Eugénie m'a confirmé son excellence : pour elle c'était là " la véritable heroic-fantasy ".

Homère, le retour


Voici ce qu'elle voulait dire : ce n'était pas celle de Georges Martin, pas celle de Tolkien, pas même celle de Chrétien de Troyes.
C'était celle de l'Iliade, celle de l'Enéide, celle de Gilgamesh. Laurent Gaudé a réussi la renaissance du souffle épique et tragique. Ses personnages sont édifiants comme ceux d'Ovide, admirables comme ceux d'Homère, émouvants comme ceux de Racine.


Voilà, c'est ça : Laurent Gaudé est un peu le dramaturge et le romancier racinien de notre siècle.
Nota Bene : si vous avez aimé Salammbô de Flaubert, vous aimerez l'univers de Gaudé, et inversement.

Spectrum in fabula


Si les personnages aux frontières du mythe, comme Alexandre le Grand, semblent chers à Laurent Gaudé, il réussi avec La Mort du roi Tsongor à donner une substance racinienne à des héros de son invention personnelle.

A travers les yeux du patriarche Tsongor, nous suivons Samilia, Souba, Sango Kerim dans les terres brûlées du Massaba. Aucun de ces récits parallèles ne suscite l'ennui : seulement le chagrin, la colère, la terreur.

Désormais, j'attend avec impatience la prochaine mise en scène du Tigre bleu de l'Euphrate qui se monterait près de chez moi, j'ai noté mentalement de me procurer Ecoutez nos défaites quand je tomberai dessus en librairie, et je commence à envisager de mettre le nez dans Le Soleil des Scorta.


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[Vendredi 6 avril]
Marie-Hélène Delval, Les Chats (XXe)

" Le vent de la vraie peur... "

Avez-vous déjà eu peur en lisant un livre ? Je veux dire, vraiment peur, frissonné, au point de devoir détourner le regard, allumer la lumière en grand, comme devant un film d'épouvante ?


Personnellement, ça ne m'est pas arrivé souvent. La deuxième fois, j'ai fait des cauchemars, au point de faire le choix de ne plus lire juste avant de m'endormir. J'avais vingt-quatre ans, et, comme Joey dans Friends, j'aurais voulu mettre Battle Royale de Takami Kôshun au congélateur.

La première fois, j'avais dix ans, et c'était en découvrant Les Chats.

Maupassant au rayon jeunesse

Marie-Hélène Delval a réussi à atteindre les Grands du fantastique. Sans aucune violence, sans évidence infantilisante, sans spectacle sanguinolent ni horreur grotesque, le lecteur entre pas à pas dans le doute surnaturel, l'étrange inquiétant, qui trouble l'environnement familier.


Pas besoin de tueur à la hache, de tueur en série avec un puzzle de boucherie : le tranchant de la plume et des crocs d'un innocent félin domestique suffisent à installer le malaise. On frissonne comme Sébasto sous l'orage : les nombreuses interrogations des personnages, leurs pulsions et leurs intuitions inexpliquées se chargent de nous sortir de notre zone de confort.

Un enfant et un vieillard : on pourrait penser, a posteriori, qu'ils ont tout imaginé, qu'Alzheimer et l'imagination de la jeunesse se sont chargées de déformer les ombres et de jouer avec nos nerfs... Est-ce vraiment le cas ?

Quand le doute se décale

Admettons que tout cela soit vrai.
Admettons que leur imagination ne soit pas en cause, que la menace ait été réelle. L'autre doute abyssal, l'autre interrogation qui demeure, qui se charge de nous laisser avec notre peur est celle-ci : aurions-nous eu le même courage ? Qu'aurions-nous fait ? où aurions-nous trouvé une telle volonté ?


Aujourd'hui, ce roman a un autre retentissement en moi.

Sébasto évoque à deux reprises, le vent qui sent le chèvrefeuille. J'ai découvert cette odeur bien plus tard, aux alentours de mes vingt-cinq ans, dans un tout autre contexte. Aujourd'hui, c'est un parfum que j'associe donc à deux souvenirs. La première phrase du roman (" Je n'oublierai jamais ce matin-là... ") et mes retours du cours d'escrime.

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Jean Giono, Le Hussard sur le toit (XXe)

Merci chères études...


Encore un titre dont la découverte remonte à mes cours de Lettres Modernes en classe préparatoire. Bonus cette fois-ci : nous n'avions fait que l'analyse de l'incipit (le début du roman), et - ô Athéna merci ! - exceptionnellement, la professeure ne nous avait pas raconté la fin... Fait rare dans les parcours littéraires : je ne compte plus les romans que je n'ai pas lus mais que je pourrais résumer...



Bref, nous n'avions fait que commenter la morbidité du paysage traversé par le voyageur, prémice de la catastrophe à venir.

Entre la peste et le choléra, pourquoi choisir ?


Je l'avais acheté et associé à La Peste de Camus, dans l'objectif de me faire un diptyque autour de la maladie. Si j'ai été un peu déçue par le roman de ce cher Albert, en revanche je me suis délectée des errances d'Angelo dans une Provence d'apocalypse. Non pas que La Peste soit mauvais, au contraire, mais il ne correspondait pas à mes attentes d'alors : comme l'a si bien formulé un ami à moi, la maladie chez Camus est plus idéelle. C'est un mal qui ronge plus les esprits que les corps. Hors, je cherchais justement des descriptions concrètes, une littérature de l'affection, au plus près des symptômes.



Giono a su répondre à ces attentes. Avertissement cependant, si vous voulez garder votre amour du riz au lait, passez votre chemin : Le Hussard sur le toit va vous dégoûter presque définitivement. La description des corps soumis au choléra passe inévitablement par une comparaison avec ce (délicieux ?) dessert... En revanche, je suis reconnaissante envers mon cher et tendre de savoir préparer désormais la polenta, seule bouée de sauvetage au milieu de ce cataclysme.

Bien avant les zombies...

Les histoires de fin du monde m'angoissent. Je l'ai expliqué dans mon article sur Road Tripes, je suis très mal à l'aise devant les fictions qui traitent de l'apocalypse, et encore plus quand il s'agit de déshumanisation.



Le Hussard sur le toit fait exception. Même si j'ai frissonné jusqu'à la fin du roman, la fascination-répulsion a extrêmement bien fonctionné dans ce cas précis. Pourtant, le roman comporte presque exactement tous les codes des films de zombies : premiers cas isolés, territoire envahi et dont on ne peut que difficilement s'échapper, mort des personnages rencontrés au fur et à mesure, qu'ils soient justes, innocents ou égoïstes, exclusion ou quarantaine des contaminés... Il ne manque que l'attaque d'un lieu clos à défendre.
Si vous aimez ce genre, et que vous voulez entrer en littérature " classique ", c'est ce livre que je vous recommande...


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[Vendredi 9 février]
Anders Fager, Les Furies de Boras (XXIe)

Ce qu'aurait dû être H.P. Lovecraft

Pour faire simple, Les Furies de Boras, c'est L'Appel de Cthulhu, avec des femmes, du sexe et raconté du point de vue des cultistes. Et si je ne vous avais pas promis une montagne de tartines par semaine, je pourrais presque arrêter mon article ici. Les histoires de Fager sont délicieusement repoussantes, ignominieusement sensuelles. Il maîtrise avec un art de Petit Poucet la semée de détails étranges qui conduisent tout doucement le lecteur et le personnage vers la monstruosité fantastique. Quand on y est, on a déjà atteint le point de non retour, et il n'y a plus d'issue possible.




Les motifs récurrents : la vraie clef de l'angoisse ?

Anders Fager a déjà publié trois recueils de nouvelles d'horreur indicible en suédois. Deux sélections de ses histoires sont parues en français. Difficile de dire s'il est en complet accord avec ces arrangements éditoriaux. Pour la commodité de mon article, je vais devoir faire comme si...


L'auteur fait quelque chose que j'adore dans les œuvres : il donne de la profondeur à son paysage littéraire en insérant des liens dans ses nouvelles. En esquissant des relations entre tous ses cultistes, il nous donne envie de croire aux théories du complot, en faisant revenir des personnages, en montrant les mêmes lieux à diverses époques, il nous fait encore plus frissonner qu'à la description de ses entités cyclopéennes qui surgissent au coin des bois. Personne n'est innocent, personne n'est à l'abris non plus, ni dans les campagnes les plus profondes ni dans les villes anonymes.

Une suite décevante

Un bémol toutefois. Je n'ai pas aimé le deuxième tome publié en France, La Reine en jaune. Le rythme n'était plus le même, la variété n'y était plus autant... Quelque chose s'est essoufflé. Et je préférais l'environnement plus rural, donc plus naturellement sauvage du premier.


Dommage, le titre était prometteur, et reflétait bien ce qui m'avait plu dans le premier : une féminisation de la monstruosité, un retour aux cérémonies païennes et mystérieuses, dont les hommes ne seraient que des instruments... ou des victimes. Il m'avait même donné une idée de titre pour le troisième : Les Chiennes de Tindalos. Je ne sais pas si l'effet serait le même en suédois, mais The Bitches of Tindalos a déjà le même attrait en anglais...

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[Samedi 13 janvier 2018]
Walter Moers, La Cité des Livres qui rêvent (XXIe)

Un livre de hasard

Il y a des livres que nous étions destinés à découvrir. Des rencontres que nous faisons, poussés par une force inconnue, qui nous guide vers une étagère, vers un rayon en particulier, et pose notre main sur une tranche encore mystérieuse. On prend l'ouvrage avec insouciance, parce que la couverture est amusante, parce que le titre est intrigant, et on le glisse dans notre sac, avec quatre ou cinq autres titres, qui eux, nous ont été recommandés, par un ami, par un professeur, par un libraire.


Le livre séjourne quelques temps dans notre bibliothèque, sans rien dire, sans se faire remarquer, tout en discrétion modeste et patiente. Et puis la même impulsion transcendante qui nous avait poussé à l'acquérir nous ramène vers lui.
La Cité des Livres qui rêvent, comme Harry Potter à l'école des sorciers, a été une de ces rencontres pour moi. Et je n'avais pas été autant bouleversée par un livre depuis ma lecture des aventures du sorcier, ni depuis La Horde du Contrevent d'Alain Damasio.

Par où commencer ?

Hildegunst Taillemythes, le dragon narrateur, le sait, lui : " Ainsi commence l'histoire. " Mais moi, j'ai tellement de critiques dithyrambiques à faire sur ce roman, que j'ignore par quel bout les prendre.
Le héros est écrivain, moi pas encore. Mes quelques moments " d'Orm ", que Romaric Briand appellerait l'Ultime Sentiment, que Damasio perçoit comme une " faille synaptique ", je ne les ai pas encore donnés à lire à d'autres.


Hildegunst raconte ses propres luttes, ce qui donne lieu à des perles de réflexions méta-littéraires. Tout dans ce monde créé par Moers donne envie d'écrire et de lire davantage. Il y a des moments d'inspiration, des moments de travail, des moments de doute, des pages qui jouent avec le support. Je suis happée par le vertige et je m'intoxique dans cet océan d'Orm à l'état pur : Walter Moers a atteint son propre idéal d'éclair écrasant qui fait surgir des lignes comme un coup de poing s'abattant sur la tête de leur auteur.

Profondeur et originalité de l'univers

En moins de cinq cents pages, Moers arrive à nous faire croire à un univers aussi riche que celui des sorciers de JK Rowling. Il a su démarrer sur une page blanche, sans aucun poncif ni cliché, avec ses seules tripes d'écrivain face à sa table de travail. Le parcours initiatique d'Hildegunst, c'est le sien, c'est le mien. Chaque lieu décrit et traversé par le dragon est nouveau et inédit, mais pourtant familier.
Tout est création pure, mais en même temps symbole de notre monde littéraire.


Il y a des représentations de la culture classique et scolaire, des romans de gare, de la déchéance qui menace l'artiste non reconnu, du trou noir terrifiant qu'est le manque d'inspiration, de la rivalité entre créateurs, de la pression éditoriale et de la réception...
Les livres sont tour à tour des outils, des compagnons de route, des armes mortelles, des illusions... Chaque bibliothèque est un personnage à part entière. Le tout est magnifiquement et très intelligemment servi par les illustrations de l'auteur même. La Cité des Livres qui rêvent est presque un " roman-album ", et les dessins ont souvent un rôle narratif aussi important que l'écriture.

L'amour

La plus belle invention de Walter Moers rend ses lettres de noblesse au par cœur. C'est une idée qui revient souvent que l'expression " apprendre par cœur " est très belle, dans ce sens où elle suppose qu'on retient par amour, le complément circonstanciel devenant non plus le moyen mais la cause.
Personnellement, ça me faisait toujours doucement sourire lorsque nos professeurs de lettres classiques ou modernes nous donnaient cette définition pour accompagner un texte à connaître de tête. Si eux le choisissaient par cœur, il était plus souvent pour nous synonyme d'heures de sommeil en moins, sous peine de remontrance pour devoir non fait.

Mais Moers redonne du sens à cette expression : l'écrivain aimé est un partenaire, qui nous accompagne, construit notre identité, nous berce. Il s'agit de ne faire plus qu'un avec sa pensée, sa poésie. Savoir et réciter par cœur nous offre la relation intime au texte, que nous recherchons quand nous tombons véritablement amoureux.
Et bien loin de nous empêcher de dormir, la récitation nous sert de doudou, de bouillotte ou de couverture.


Et au fait, très belle année littéraire 2018.

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[Mercredi 6 décembre]
Paul Verlaine, Les Fêtes galantes (XIXe)

La " faille " et la décomposition

Je n'avais pas vraiment rencontré Verlaine avant d'entamer mes études supérieures. Et puis j'ai eu deux formidables professeurs, en classe préparatoire et à la faculté, en Lettres Modernes et en grammaire XXe.


J'ai rencontré le grammairien en deuxième, mais je commence par lui : il ressemblait un peu à un savant fou, un alchimiste, un docteur Emmett Brown, mais qui nous ferait voyager dans la langue française au lieu de nous transporter dans le temps. L'un des textes les plus marquants que j'ai eu l'honneur de découvrir grâce à lui est un extrait du recueil Jadis et Naguère, " Pierrot ", qui montre un cadavre en décomposition du personnage de la chanson populaire, dévoré par la vermine et plus proche de la charogne baudelairienne que de la grivoiserie musicale :

Et voici que parmi l'effroi d'un long éclair
Sa pâle blouse a l'air, au vent froid qui l'emporte,
D'un linceul, et sa bouche est béante, de sorte,
Qu'il semble hurler sous les morsures du vers.

Je savais déjà, alors, que Verlaine jouait avec les personnages de carnaval et de comédie, parce que j'avais étudié le portrait d'une Colombine ou d'une bergère (?) quelques années auparavant grâce à mon autre formidable professeur. Ce que nous avions pu remarquer à l'époque, c'était le contraste entre la légèreté du costume de fête et la vanité du personnage, dont la superficialité est soulignée avec cynisme et sans indulgence par le poète.
Et c'est ce qui m'a lancée dans la lecture d'un des rares recueils de poèmes que j'ai lus en entier.

Entrée dans le parc...


Le recueil est construit comme une promenade onirique, parmi des farandoles de personnages évanescents. Le premier poème commence par une adresse à un destinataire anonyme : " Votre âme est un paysage choisi... ". Les codes poétiques obligent à supposer qu'il s'agit d'une femme, mais l'anonymat et le choix du présent actualisent la description : ce qui me frappe, c'est que Verlaine installe le paysage non pas devant les yeux du lecteur, mais à l'intérieur même de sa conscience, et de force. Le recueil est un cheminement intérieur.

Ironie ou nostalgie ?

Comme mon cours de Lettres Modernes m'y avait préparée, aucun personnage charmant et tendre n'est épargné. Nous les surprenons dans les commencements de la fin, quand l'ambiance de fête retombe, que les maquillages ont commencé à couler, que les costumes ont été admirés et peuvent se déchirer ou se tacher de mauvais vin.


Alors, la galanterie XVIIIe est raillée. Mais derrière le sourire grinçant, on ressent aussi un vague à l'âme amer : les festivités nous ont échappé, et nous ne pourront pas les retrouver, disparues qu'elles sont dans la nuit. Le parc, nature domptée et fermée, s'est fait campagne indéfinie, et les personnages s'y sont noyés.

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[Jeudi 2 Novembre]
Carole Martinez, Du Domaine des Murmures (XXIe)

Les stages sont parfois utiles...


Je découvre en effet ce livre grâce à une collègue formatrice qui le fait lire à ses élèves de lycée. Comme en plus l'activité qu'elle leur propose consiste à élaborer une bande-annonce en diaporama, j'ai le droit à une mise-en-bouche sur fond de Linkin Park. Le stage était par ailleurs de grande qualité, comme toujours quand un collègue de terrain dirige une formation disciplinaire.


Outre l'attrait de l'histoire en elle-même, et la garantie d'un style de qualité apportée par la recommandation d'une collègue, le fait que l'héroïne choisisse une vie cloîtrée éveille aussitôt mon intérêt : c'est une inspiration supplémentaire pour Le Rosaire écarlate. Je compte aussi y retrouver un peu de l'univers que j'avais découvert en histoire médiévale. Et en effet, une citation mise en exergue m'indique que je suis au bon endroit : Georges Duby, historien célèbre, nous parle des dames du XIIe siècle.

Un début à la Scooby-Doo, et un défi narratologique en vue

Alors, bien évidemment, aucun van flower-power en plein Moyen Âge occidental, mais un miracle pas si miraculeux que ça : l'interruption de la cérémonie du mariage de l'héroïne par son auto-mutilation et par l'arrivée d'un agneau envoyé, non par Dieu, mais par la propre sœur de lait du personnage. L'explication rationnelle est à la fois satisfaisante, et amusante, dans le sens où elle rappelle les découvertes de fin d'épisodes du dessin animé seventies.


On sait rapidement qu'Esclarmonde, la protagoniste principale, va obtenir de pouvoir s'enfermer et offrir sa vie à Dieu. Carole Martinez se retrouve alors avec un défi semblable au mien dans mon jeu monastique : comment introduire des intrigues prenantes dans une cellule de quelques mètres carrés ? La réponse est donnée juste avant l'enfermement de l'héroïne, par une péripétie que je n'ose pas révéler. La prouesse de l'auteure est d'autant plus efficace, qu'en plus des conséquences qu'elle entraîne pour les personnages, elle installe un mystère qui tiendra en haleine jusqu'au bout du récit.

De l'Histoire à la légende

Petit à petit, le roman construit la boucle de narration, et prépare au retour vers le prologue, et l'exploration des ruines avec le murmure des fantômes.


Petit à petit, les personnages se teintent d'une coloration merveilleuse (au sens propre pour la servante plantureuse d'Esclarmonde, dont les cheveux deviennent verts), et on admet avec eux la possibilité que plus personne ne meurt dans le pays autour du château.
Tout cela pour finalement arriver à la chute de tout une économie installée autour de la " sainte " locale : le retour de la morbidité, et l'arrivée d'êtres surnaturels, qui sèmeront la terreur et deviendront des personnages mythiques, de la Dame Verte au Cavalier Maudit.

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[Mercredi 4 octobre]
Que lire en fonction de votre maison à Poudlard ?

En ce mois spécial Harry Potter, je ne vais pas vous faire l’injure d’écrire une critique de la saga. Ce qu’il y aurait à dire dans un carnet de lecture a déjà été dit ailleurs, et mieux. En revanche, je me propose de vous présenter une sélection qu’on trouve désormais parfois sur Internet, à savoir des conseils de lecture en fonction de votre Maison à Poudlard. Vous ne savez pas quelle est votre Maison ? Deux solutions : vous fier à vos préférences dans les qualités que j’énumère à côté de chaque nom, ou bien aller faire le test de répartition sur Pottermore.
Je présenterai chaque fois trois œuvres, un livre jeunesse, une œuvre d’« auteur mort » (comme le dit Adrien Cahuzac à propos des « classiques ») et un inclassable, c’est-à-dire ne rentrant dans aucune des deux catégories précédentes.


Si vous êtes Gryffondor (courage, force et hardiesse)…

Je classe les Maisons par ordre d’importance croissante. J’expédie donc les Gryffondor le plus rapidement possible, parce qu’ils ont déjà eu largement leur part de gloire. Sachez seulement qu’un ami m’a dit un jour que « les Gryffondor font le bien parce que c’est classe, les Poufsouffle font le bien parce que c’est normal. » Rien ne me paraît mieux définir cette Maison et ses valeurs.

Un roman jeunesse : Anne-Sophie Silvestre, Les Folles aventures d’Eulalie de Potimarron (2010-2013).
Voici une excellente série de romans de cape et d’épée au féminin, portée par une héroïne pleine de fraîcheur et très attachante. On commence dans une tonalité assez naïve et légère, et au fil des tomes on grandit avec Eulalie et avec la gravité des événements auxquels elle est confrontée.
A lire aussi si vous êtes ascendant Poufsouffle.

Un auteur mort : Alexandre Dumas, Les Trois mousquetaires (1844).
C’est surfait, vous l’avez déjà lu ? Alors lisez Pauline, du même auteur. Si l’on ne présente plus les bretteurs de Louis XIII, dont les aventures pas si bien adaptées pourraient pourtant remplir cinq saisons d’une série à elles seules, en revanche on peut parler de l’histoire tragique de Pauline. Dans cette réécriture à la sauce romantique du Barbe Bleue de Perrault, on enchaîne les sauvetages et les mystères, le tout sur fond d’orage normand ou anglais.
A lire aussi si vous êtes ascendant Poufsouffle.

Un inclassable : Stéphane Beauverger, Le Déchronologue (2009)
Tout est déroutant dans ce roman de piraterie / science-fiction : la temporalité (bien sûr, avec un nom pareil !), la langue, le personnage… Et pourtant tout fait sens, et tout est enthousiasmant. Tiens, il faudrait que je le relise…
A lire aussi si vous êtes ascendant Serpentard.


Si vous êtes Serpentard (intelligence, ruse et ambition)…

Aaah les Serpentard… C’est un peu mon fantasme secret… Même si toutes leurs valeurs ne sont pas à garder, ce qui les place dans mon classement derrière les Poufsouffle. J’ai essayé dans ma sélection de prendre en compte tous les aspects de la manipulation qu’on pouvait retranscrire en littérature : manipulation des personnages par un autre, manipulation des personnages par l’auteur, manipulation du lecteur par l’auteur…

Un roman jeunesse : Moka, Jeu mortel (2003).
Tout commence de façon innocente dans un pensionnat pour jeunes filles, voire de façon sucrée et un peu ennuyeuse… Mais allez au-delà de la gentille soirée déguisée qui se prépare à grand renfort de chiffons colorés : jusqu’à la dernière page, on ne saura pas qui manipule qui…
A lire aussi si vous êtes ascendant Gryffondor.

Un auteur mort : Pierre Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses (1782)
Le couple de Serpentard le plus séduisant et le plus salopard de toute la littérature française… On lit avec délice et horreur toutes les manigances du Vicomte de Valmont et de la Marquise de Merteuil pour faire triompher la déesse Liberté… Ou du moins essayer.
A lire aussi si vous êtes ascendant Serdaigle.

Un « inclassable » : Pierre Bayard, Qui a tué Roger Ackroyd ? (1998).
Le roman d’Agatha Christie, dont Pierre Bayard s’inspire pour son essai ludique, est lui-même très Serpentard. Commencez par celui-ci : si vous ne l’avez pas lu, vous n’avez pas compris la littérature policière. Pierre Bayard s’amuse de son côté à refaire l’enquête d’Hercule Poirot, pour trouver un autre assassin. Manipulation de l’intrigue par le lecteur, donc, et c’est bien son tour.
A lire aussi si vous êtes ascendant Serdaigle.


Si vous êtes Poufsouffle (patience, justice et loyauté)…

« Etre sincèrement poli, plein de compassion et de gentillesse, dans une société qui voit de la profondeur dans le cynisme et le détachement, est subversif et donc punk. » Le Hufflepunk.
Que dire de plus ? Les Poufsouffle ne ressentent même pas le besoin de se justifier face à la déferlante de critiques dont ils sont l’objet. Ils sont en cela presque plus sages que nous autres Serdaigle.


Un album jeunesse : Antoine Guillopé, Loup noir (2014)
Tout est feutré par la neige dans ce superbe album en noir et blanc. Le silence angoisse ou apaise selon les pages, et porte beaucoup mieux la poésie que ne l’aurait fait n’importe quelle parole.
A lire aussi si vous êtes ascendant Gryffondor.

Un auteur mort : Francis Ponge, Le Parti pris des choses (1942)
Le rapport au monde d’un Poufsouffle est artiste en ce sens qu’il redonne de l’importance aux éléments les plus insignifiants de notre existence. C’est le cas ici : on ne peut apprécier sa porte d’entrée ou son quignon de pain qu’après avoir savouré Francis Ponge.
A lire aussi si vous êtes ascendant Serdaigle.

Un « inclassable » : Andrée Chedid, L’Enfant multiple (1989)
Dans la famille Chedid, je voudrais la grand-mère. Celle-ci parvient à parler d’espoir et de renaissance dans un paysage romanesque français qui pensait pourtant avoir réussi à trucider ces notions sur l’autel du structuralisme. On en ressort heureux, mais sans naïveté.
A lire aussi si vous êtes ascendant Serdaigle.


Si vous êtes Serdaigle (sagesse, érudition et créativité)…

Difficile de faire une sélection pour ceux qui lisent déjà beaucoup… Essayons quand même de satisfaire les élèves les plus classes de l’école de magie.


Un album jeunesse : Claude Ponti, Pétronille et ses cent vingt petits (1990)
Si l’univers de Claude Ponti m’angoissait un peu quand j’étais petite, j’en apprécie aujourd’hui l’immense poésie. Ses albums ont la même capacité de relectures et de réinterprétations infinies qu’un roman bien écrit. On croise dans celui-ci une madeleine inconsolable, un ogre à trompe et une maman dévouée.
A lire aussi si vous êtes ascendant Poufsouffle.

Un auteur mort : Marcel Proust, A la recherche du temps perdu (1913-1927)
Je l’ai dit ailleurs, mais Marcel Proust appartient au clan de ces génies littéraires qui réussissent à mettre en mot ce que vous aviez toujours ressenti, sans jamais arriver à le formuler et sans même avoir conscience que vous le ressentiez. Sans parler de sa réminiscence parfumée à la théine, sa description de la pluie m’a transportée.
A lire aussi si vous êtes ascendant Poufsouffle.

Un « inclassable » : Alain Damasio, La Horde du Contrevent (2004).
Dans ce poétique roman initiatique nietzschéen qu’on ne présente plus, Damasio réussit le pari de la polyphonie : on déteste les personnages les plus attachants, on finit par prendre en pitié les plus haïssables. Chacun a ses fragilités, mais les plus visibles sont finalement celles qui seront les plus salutaires aux héros.
A lire aussi si vous êtes ascendant Gryffondor.


Je m’inspire beaucoup de cet article : https://glose.com/bookstore/que-lire-en-fonction-de-votre-maison-a-poudlard. La sélection de la libraire me paraît excellente, bien d’autres livres que je n’ai pas notés, mais auxquels j’avais pensé y figurent. A consulter aussi, donc.

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[Mardi 12 septembre 2017] Mme de Lafayette, La Princesse de Clèves (XVIIe)

Faux départ
Il y a des livres qu'il faut lire deux fois. Quand j'ai découvert Mme de Lafayette, sur conseil d'un professeur de Lettres, je me suis ennuyée. Les considérations politiques et historiques hors-sujet par rapport à l'histoire principale m'impatientaient, l'éducation dispensée par Mme de Chartres me faisait hurler, et j'avais envie de secouer le personnage principal jusqu'à ce qu'elle agisse ou que mort s'en suive.

Et puis, il est tombé au programme de mes concours. Il a donc fallu que non seulement je le relise, mais qu'en plus je l'étudie. Et ce fut une révélation.
Curieusement, j'ai appris plus tard que je n'étais pas la seule dans ce cas. En discutant du livre avec mes camarades de fortune, je me suis aperçue que d'autres avaient eu la même impression. On ne peut apprécier pleinement La Princesse de Clèves qu'à la deuxième lecture. De là à penser que M. Sarkozy ne l'a lu qu'une seule fois...

La Cour de récréation
La première chose qui me frappe lors de cette deuxième lecture, c'est que la cour de Henri II (et donc, probablement, celle de Louis XIV) ressemble grandement à l'ambiance d'un lycée. Le pouvoir et les relations sont dictées par les sentiments, et en particulier les affaires amoureuses. Et la moindre petite anecdote est rapidement montée en épingle, déformée, amplifiée, et fatale.


Les personnages sont de fait attachants comme des camarades de classe, et en particulier celui de la reine Dauphine. Il s'agit en réalité de Marie Stuart, et de par son âge et sa beauté, elle est au cœur de la jeune génération à la Cour. Elle entretient avec plus ou moins de conscience les diverses intrigues entre les gens autour d'elle. Avec le recul, on peut la voir un peu comme une sorte de Cordélia, généreuse et cultivée. C'est d'elle que vient une des digressions historiques, que je n'ai relue avec plaisir qu'après avoir vu un documentaire sur l'époque, et avoir entendu parler des Tudors, la série créée par Michael Hirst. En une double-page, elle fait un résumé du règne et des mariages de Henri VIII.


La Cour est aussi un monde de dictats, où il faut toujours sauver les apparences, et où l'on peut à peine choisir son/sa partenaire. Je ne peux m'empêcher de voir la rencontre de Mme de Clèves et du duc de Nemours comme une alliance forcée, comme si toute la cour voulait absolument qu'ils tombent amoureux l'un de l'autre, parce qu'ils vont si bien ensemble : ce sont les plus beaux, les plus parfaits, les plus riches. La capitaine des cheerleaders ne peut sortir qu'avec le quaterback... L'hypocrisie sociale faisant qu'on veut les assortir, mais sans accepter que ce soit officiel. Le seul intérêt, c'est le sujet de conversation.

Un roman féministe ?
L'avantage des cours de Lettres, ce sont les différentes lectures proposées qui enrichissent les interprétations et apportent de nouveaux points de vue. La lecture qui a le plus bouleversé ma vision du roman est l'interprétation féministe.



Il s'agit de voir l'éducation reçue par Mlle de Chartres, et faite par sa mère, comme enseignant le fait que les femmes n'ont pas besoin des hommes et de la passion pour être heureuses. L'histoire de la princesse de Clèves, c'est l'histoire d'une femme reprenant le contrôle sur sa vie et ses sentiments.
A ce titre, l'un des passages les plus célèbres de l'oeuvre, dans lequel le duc de Nemours espionne la princesse, et devient observant observé, peut prendre une dimension symbolique :

   " Elle était sur un lit de repos, avec une table devant elle, où il y avait plusieurs corbeilles pleines de rubans ; elle en choisit quelques-uns, et Monsieur de Nemours remarqua que c'étaient des mêmes couleurs qu'il avait portées au tournoi. Il vit qu'elle en faisait des nœuds à une canne des Indes, fort extraordinaire, qu'il avait portée quelques temps [...]. "

Derrière la gentillette rêverie d'amoureuse, on peut se dire que la princesse de Clèves est donc en train de manipuler pour se l'approprier un symbole phallique et de pouvoir.



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[mardi 18 juillet 2017]    Andrus Kiviräkh, L'Homme qui savait la langue des serpents (XXIe)

Un cadeau d'anniversaire
D'il y a quelques années... Au moins deux, mais ma mémoire me fait défaut.
L'auteur est estonien, la petite critique du bandeau annonce un roman " merveilleux à tous les sens du terme ", il n'en faut pas plus pour éveiller ma curiosité. Il est rare d'avoir un récit inspiré des anciennes croyances populaires païennes et animistes.


Un monde en désenchantement
Dès le premier chapitre, qui ouvre le roman sur la fin de l'histoire, et la vieillesse du narrateur-personnage, le ton est donné. L'ancien monde des chasseurs-cueilleurs achève son agonie face à la civilisation chrétienne. Le héros va nous délivrer un savoir ancien et une culture en voie d'extinction, qui disparaîtra lorsque lui, " sa protégée ", et un vieil élan rencontré lors d'une baignade seront morts.


L'ambiance mélancolique me rappelle un peu celle du Seigneur des Anneaux, dans lequel les Hobbits découvrent d'anciennes magies systématiquement vouées à disparaître. Il y a une espèce de tragédie généralisée, quand ils sortent d'un lieu merveilleux, c'est pour ne plus jamais y revenir. A part Harry Potter, j'ai du mal à imaginer des romans de l'imaginaire qui se situent dans notre monde et ne parlent pas de la fin d'une époque magique. Là où cela me met mal à l'aise, c'est que j'ai l'impression d'être, comme les auteurs de ces livres, dans une dynamique de refus du progrès, et de refuge dans l'archaïsme.

Du merveilleux à l'onirisme
L'ambiance est aussi perturbante pour son glissement du réel à l'imaginaire. La société de son enfance que le narrateur commence à décrire après quelques pages semble tout à fait plausible. On y assiste à un enterrement, des rituels païens pour d'invisibles génies, des repas faits de viande et de fruits. Bien sûr, on a déjà vu le pouvoir de la langue des serpents sur les animaux, mais tout le reste semble être une description juste et fidèle d'une société proto-historique, et rien de surnaturel ne ressort particulièrement.
Et puis, un personnage surgit de nulle part dans la forêt, comme un diablotin, il est fait encore plus corps avec les arbres que le peuple du narrateur, il apparaît tellement soudainement qu'il semble se téléporter, et il parle par énigmes, comme un vieux fou.
Et puis, le grand-père raconte des histoires sur la Salamandre, une ancienne divinité disparue, qui viendra un jour chasser les chrétiens des plaines environnantes, et ramener le règne des serpents.
Et puis, ce grand-père a encore, comme les anciens, la langue fourchue, comme les vipères royales de la forêt.
Et puis, le narrateur est ami avec un couple d'humains tellement traditionalistes qu'ils ne marchent plus à deux pattes sur terre, mais vivent dans les arbres, et élèvent deux poux géants.
Et puis, la grande sœur du narrateur se laisse séduire par un ours, et finit par l'épouser, même si les ours sont volages et libertins, et qu'il faut s'en méfier quand on est une jeune fille.


Et là, on bascule dans le rêve le plus complet. On peut donc admettre que le héros dialogue régulièrement avec son ami le serpent, que sa famille hiberne dans le nid des vipères et que c'est un honneur, que le pain est une mauvaise nourriture parce qu'il rend la langue pâteuse et qu'il empêche de parler siffler la langue des serpents.
De fait, lorsque le narrateur nous ramène à la réalité de la société chrétienne, nous sommes déçus, fâchés et nostalgiques. Andrus Kiviräkh parvient à nous mettre en colère contre la modernité, de manière très habile. Pour autant, l'ambiguïté demeure : le monde païen en voie de disparition est tellement étrange, que je ne meure pas non plus d'envie d'y vivre. Il y a quelque chose de dérangeant dans les deux modes de vie, et c'est là le vrai tour de force de la narration.

Disparition
Pour vous montrer à quel point j'ai apprécié cette lecture, voici une anecdote à propos du livre.
L'exemplaire que j'ai aujourd'hui dans ma bibliothèque n'est pas celui qu'on ma offert : je l'ai oublié dans le train. Je m'en suis aperçue assez vite, et j'ai contacté le service des objets trouvés de la SNCF, mais malheureusement il avait bel et bien disparu.
J'ai donc fait une recherche sur Paris Librairies et quarante minutes de métro pour retrouver et racheter un autre ouvrage, et pouvoir finir sans attendre l'histoire de ce gamin de la forêt, pris dans la tourmente de la christianisation du monde.
J'espère que le voyageur malicieux qui a récupéré mon cadeau a pris autant de plaisir que moi à la lecture.


Ophiophobie
L'un des éléments de ma fascination-répulsion pour ce monde est l'omniprésence des serpents. C'est une de mes peurs paniques, qui me fait angoisser à la moindre petite balade dans la nature.
Mais avec Andrus Kiviräkh, je n'ai pas eu peur, je n'ai pas ressenti de dégoût. Le passage de l'hibernation au milieu des vipères m'a paru presque cosy et mignon.
J'ai quand même eu beaucoup d'empathie pour la jeune villageoise mordue par le serpent ami du héros, qui voulait attirer son attention.


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[lundi 5 juin 2017] Christelle Dabos, La Passe-Miroir (XXIe)

Cette semaine
A l'occasion de la sortie du tome trois, La Mémoire de Babel (tiens, tiens, un titre hildweinien http://alcyon-jdr.com/), je décide de consacrer une page de mon carnet à cette saga de littérature jeunesse.



Un certain concours, une certaine période
Nous sommes en l'an de Grâce 2012. Je suis alors en master et je travaille en littérature jeunesse. Une amie qui a le même sujet d'étude me parle du concours Télérama et RTL du premier roman jeunesse. Trois écrivains sont encore en lice, il faut lire leurs œuvres pour les départager. C'est presque la fin du délais avant le verdict et que les livres ne soient plus accessibles. Je n'ai le temps d'en lire qu'un, mais, Athéna merci, mon intuition est la bonne : Les Fiancés de l'hiver est une vraie révélation, et c'est d'ailleurs celui-ci qui remportera le droit d'être publié.

Enfin ! Un narrateur interne crédible...
Quel début fascinant... nous entrons dans cet univers comme le personnage principal entre dans la bibliothèque : par magie et presque par effraction. Ophélie, comme le titre l'indique, passe à travers le miroir. Nous la voyons en sortir, mais ce n'est qu'à la fin de la description que nous comprenons exactement ce qui vient de se passer. L'auteure considère son lecteur comme quelqu'un d'intelligent, et c'est agréable.

En effet, au fur et à mesure que nous suivons Ophélie dans ses derniers jours chez ses parents, nous découvrons aussi son univers. Mais il faut parfois de l'attention et de la patience : comme de naturel, elle ne nous explique pas tous les aspects de sa vie quotidienne et tous les objets qui l'entourent, même s'ils nous sont inconnus. Evidemment : quand nous marchons dans la rue, nous ne pensons pas : " Tiens ! Une voiture ! Une voiture est un véhicule motorisé à quatre roues, dont la force tient dans une énergie fossile récupérée dans la terre. " Christelle Dabos a choisi de faire penser son personnage comme nous : elle ne passe pas son temps à expliquer pourquoi son écharpe est vivante, d'où lui vient son don de psychométrie, etc. Cela se fait au fur et à mesure, par les événements et les dialogues. Et ça change de bon nombre d'ouvrages de science fiction et d'heroic-fantasy, qui se sentent obligés de fournir les explications encyclopédiques en narration interne dès que le personnage croise un nain ou un blaster. Comme si le héros ne savait pas ce que c'était, et était obligé de se le rappeler à lui-même !



Du steampunk aux Liaisons dangereuses
Je n'aime pas coller des étiquettes aux œuvres originales que j'apprécie, mais " steampunk " est le premier mot qui me vient à l'esprit alors que je découvre les robes à tournures et les trains à vapeur de La Passe miroir. Cependant, l'univers est tellement plus riche : on devine de plus en plus une intrigue théologique et mystique, et le propos de Christelle Dabos sur les apparences nous fait remonter jusqu'à la décadence des milieux libertins du XVIIIe siècle. Car nous découvrons avec Ophélie que son nouveau lieu de vie n'est qu'illusions et faux-semblants : derrière les murs peints et les couchers de soleil éternels se cachent la moisissure, la crasse et la morbidité. Derrière les costumes et les perruques, les nobles courent après les plaisirs vains et éphémères, interdits aux jeunes fiancées, recommandés aux nouvelles mariées, lourds d'enjeux politiques.

Une scène dans un labyrinthe de miroirs retient particulièrement mon attention : elle m'angoisse et me fascine, je suis fébrile car je crains pour l'héroïne, et en même temps je redoute le moment où elle retrouvera son chemin.



Mes attentes pour la suite
J'ai lu Les Fiancés de l'hiver avant sa parution officielle. Je l'ai offert, pour encourager l'auteur. J'ai acheté Les Disparus du Clairedelune dès que je l'ai vu en librairie. Je vais attendre mon anniversaire avant de me procurer La Mémoire de Babel (sait-on jamais !), mais une chose est sûre je fournis de grands espoirs pour l'intrigue et ses aboutissants.

L'évolution des personnages d'abord : et c'est là une de mes rares craintes. J'ai adoré l'évolution de Farouk, l'esprit de famille, de Thorn, le fiancé de l'héroïne, d'Archibald, l'illusionniste libertin. Je n'ai pas aimé du tout celle de Bérénilde : elle était pour moi un des meilleurs personnages, une femme fatale, un modèle de la force qu'il faut pour survivre dans cet univers. Et sa transformation en mère modèle, aimante, douce et inquiète m'a un peu agacée. Espérons que cette attitude ne lui restera pas. La surprise de ce que cache chacun des protagonistes est une grande force de ces romans, j'attends donc d'être surprise par eux, et en particulier par Bérénilde.

J'ai évoqué la théologie. Quelques interludes du deuxième tome, et le titre du troisième, laissent présager une évolution vers une suite eschatologique et apocalyptique, aussi bien que méta-littéraire. Pourvu que les révélations soient à la hauteur !

Allez vous faire une idée : http://www.passe-miroir.com/


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Blaise Pascal, Pensées (XVIIe siècle)

Je découvre le livre…

J’adore les objets, surtout les livres, qui ont une histoire. Celui-ci, à couverture rigide, en format poche et aux feuilles jaunies, presque marron, a l’air d’avoir connu plusieurs propriétaires avant d’arriver jusqu’à moi. Il est usé, ce qui, malgré son format vieilli, va me déculpabiliser à la lecture : je maltraite beaucoup mes livres, et je vais pouvoir l’annoter en long, en large et en travers.
Il a eu au moins un propriétaire avant moi, puisque c’est Romaric Briand qui me l’a donné, comme il en avait une autre édition. On s’était tous les deux aperçu qu’il avait, dans Sens, cité un de mes professeurs d’université, Laurent Thirouin, spécialiste de Blaise Pascal.


Mes conditions de lecture

J’ai un moment cru que le format des Pensées, ces billets plus ou moins courts, en ordre presque artificiel, formé après la mort de l’auteur, pourrait se prêter à une lecture aux toilettes, en parallèle de mes autres lectures. En fait pas du tout. Cela demande trop d’attention et de suivi. Donc je vais le lire comme un roman, sur mes trajets pour aller au travail, dans le métro. La ligne 13 parisienne n’est pas très commode pour ça, mais tant pis : il faut que j’ai systématiquement mon crayon à la main, il se passe rarement une page sans que j’ai des phrases à souligner, à commenter, à questionner.

En lisant, en annotant



Je ne suis pas croyante, encore moins pratiquante. Et pourtant. Je suis frappée par la justesse des premiers fragments. Blaise Pascal, comme Marcel Proust, et Milan Kundera dans une moindre mesure, rejoint les auteurs que je range dans la catégorie « génie ». Je les classe ainsi en suivant cette définition : un génie est celui qui met en mots ce que tu as toujours ressenti, sans savoir comment le formuler, sans même que tu saches que tu le ressentais.
Blaise Pascal parvient à mettre des mots sur les raisons pour lesquelles je n’arrive pas à convaincre quand j’essaye d’expliquer pourquoi, selon moi, l’humain est supérieur à l’intelligence artificielle. Pourquoi même le livre papier, la création de l’artiste sont supérieurs à des œuvres qui seraient faites « au hasard » en laissant des machines écrire. Il arrive un moment dans ces discussions où je deviens impuissante, et mon interlocuteur également : nous avons étalé tous les arguments qui nous paraissaient irréfutables l’un et l’autre, et pourtant nous ne pouvons qu’être renvoyés dos à dos, toujours accrochés à nos convictions. Pascal vient de m’expliquer pourquoi, avec son célèbre, mais trop mal compris :

Le cœur a ses raisons, que la raison ne connaît point, on le sait en mille choses.[1]

En d’autres termes, je sens que j’ai raison, et mon interlocuteur en a le sentiment aussi, mais nous pourront plus faire appel à la raison pour nous convaincre mutuellement. Et c’est quelque chose qui revient régulièrement dans les Pensées.
Je suis aussi frappée par plein d’autres passages célèbres. L’argument du pari, par exemple, qui explique qu’on a tout à gagner à croire en Dieu. Il ne me convainc pas (et Pascal l’explique avec les « raisons du cœur »), mais il est tout de même incroyable de simplicité et de justesse. Mieux vaut passer une éternité dans la béatitude et perdre un peu dans notre vie mortelle, que de gagner un peu dans notre vie mortelle et être une éternité dans la souffrance. Avec les Pensées, Pascal entreprend une défense, une sorte de publicité pour la religion catholique, et je trouve qu’il s’y prend plutôt bien.
J’ai un peu moins apprécié les derniers fragments cependant, axés uniquement sur des réflexions théologiques, et beaucoup moins applicables à un ressenti laïque.



[1] Section « Des moyens de croire » dans l’édition Léon Brunschvicg.

1 commentaire:

  1. Quelques petits soucis qui explique la publication tardive de mon article sur Pascal : je me suis cassé le coude. J'espère que ça ne me retardera pas trop dans la suite.

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